Comme attendu, les élections locales ont confirmé la montée de l’extrême droite et des Verts, tandis que le Labour en sort laminé. Entre manigances de couloir, pièges et guerre larvée au sommet du parti, le contrôle du pouvoir ressemble à une partie dont l’après-Starmer est déjà l’enjeu — au risque d’oublier qu’un électorat épuisé pourrait bien trancher plus vite que prévu.
La tension est montée pendant des mois, mais au final tout s’est précipité. Plus d’une dizaine de députés travaillistes ont signé une lettre demandant au Premier ministre britannique d’annoncer son départ. Sans exiger une démission immédiate, elle soutenait que la « crise de leadership en cours » et l’incertitude sur ses intentions nuisaient au parti. Plusieurs membres du gouvernement ont démissionné. C’était en septembre 2006, et cela conduisit Tony Blair à fixer enfin son départ pour mai 2007 — avec Gordon Brown comme successeur naturel désigné.
C’était il y a près de vingt ans, mais la ressemblance avec le sort de Keir Starmer est frappante. À ceci près que les circonstances actuelles sont autrement plus spectaculaires. Blair avait gouverné dix ans ; son soutien à la guerre en Irak lui avait coûté ses derniers points de popularité. Starmer, lui, est devenu le Premier ministre le plus impopulaire de l’histoire à peine un an après son arrivée au pouvoir, pourtant avec une majorité écrasante de près des deux tiers des sièges du Parlement. Paradoxe saisissant : dans les faits, il était déjà mal élu dès le départ, ayant obtenu moins de voix que lors des deux législatives précédentes, pourtant perdues par son prédécesseur Jeremy Corbyn (9,7 millions de voix pour Starmer, contre 10,3 millions en 2019 et 12,9 millions en 2017).
Dès le lundi 11 mai, soixante-dix députés travaillistes appelaient Starmer à démissionner. Le vendredi 15 au matin, ils étaient près d’une centaine. En réaction, plus de cent cinquante de leurs collègues ont eux signé une lettre de soutien. Dans le même temps, les démissions du gouvernement se sont enchaînées.
C’est Miatta Fahnbulleh, secrétaire d’État à la décentralisation, la religion et les communautés, qui dégaine la première, le matin du 12, accusant Starmer d’avoir « perdu la confiance du public » et appelant à une « transition ordonnée » à la tête du parti. Vers midi, c’est Jess Phillips qui suit — députée de longue date de Birmingham, secrétaire d’État au droit des femmes et à la protection des enfants, et figure médiatique incontournable. Sa lettre de démission est amère et sans concession. Elle y décrit une année passée à tenter d’obtenir ne serait-ce qu’une menace de légiférer contre les abus sexuels sur mineurs en ligne — pas de loi, juste une menace indique-t-elle : « L’annonce devait avoir lieu en mars, je suis encore sur une promesse que cela arrivera en juin, j’ai abandonné l’idée. » Sa conclusion est sans appel : « Je ne vois pas le changement auquel je pense, et auquel le pays s’attend, je ne peux donc pas continuer à servir sous la direction actuelle. » Dans l’après-midi, Zubir Ahmed (sécurité sanitaire) et Alex Davies-Jones (victimes) partent à leur tour. Le mercredi, le ministre de la Santé Wes Streeting se rend au 10 Downing Street. Il n’y restera guère plus d’un quart d’heure — avant d’annoncer le lendemain sa démission, lui aussi.
Les syndicats, acteurs importants du Parti travailliste qui ont leur mot à dire dans le choix du leader, se sont eux aussi désolidarisés de Starmer. « Le parti travailliste ne fait pas assez pour apporter le changement pour lequel les travailleurs ont voté aux élections générales. […] Il est clair que le Premier ministre ne dirigera pas le parti lors des prochaines élections », ont-ils déclaré dans un communiqué commun. Et sans avoir encore démissionné, d’autres voix s’élèvent désormais aussi au sein du gouvernement pour appeler le Premier ministre à annoncer et organiser son départ.
Jusqu’à présent, Keir Starmer a fait montre de la plus grande obstination : il n’a aucune intention de démissionner (« I will never walk away » / je ne partirai jamais, a-t-il déclaré dès février 2026) et affirme toujours qu’il combattra toute tentative de le remplacer. Selon lui, son départ « plongerait le parti dans le chaos ». On se souvient pourtant qu’il avait fait de la formule « le pays avant le parti » son mantra de campagne durant les années précédant son arrivée au pouvoir, une sorte de profession de foi répétée à l’envi. Depuis, la hiérarchie semble s’être subtilement réorganisée : lui-même d’abord, le parti ensuite, le pays… après.
Pourtant, cette posture pourrait presque passer pour un signe de l’imminence de son départ ; finallement, c’est ce que disent tous les Premiers ministres avant de plier bagage. Le 19 octobre 2022, Liz Truss, alors cheffe du gouvernement conservateur, lançait au Parlement « I’m a fighter, not a quitter » (je suis une combattante, pas une lâcheuse) avant de démissionner … le lendemain. Avant elle, Theresa May avait elle aussi martelé des mots identiques « I am not a quitter » à plusieurs reprises avant de partir en mai 2019.
Pour autant, pas d’annonce immédiate de candidature pour prendre la tête du parti. Cela fait des mois que Wes Streeting est dans les starting-blocks. Dès novembre, le Guardian titrait déjà : « Streeting nie tout complot visant à évincer Starmer », ce qui, évidemment, paraît suspect. Manœuvre classique. Les impétrants au Royaume-Uni se souviennent de 1990, lorsque le prétendant Heseltine fut doublé par John Major : c’est rarement celui qui part en premier qui décroche la couronne. Ambiance.
Des élections locales catastrophiques
Dire que la plupart des observateurs s’attendaient à un très mauvais résultat est un euphémisme. Le mot revenant le plus souvent était bloodbath (bain de sang) — comme je l’ai écrit dans mon billet pré-électoral. Avant le scrutin, l’expert en sondages John Curtice, professeur de sciences politiques à l’université de Strathclyde, confiait au quotidien The Independent que le Labour « se dirigeait vers un résultat épouvantable », ajoutant : « [Les résultats] peuvent être mauvais, ils peuvent être très mauvais, et ils peuvent même être existentiels. » Dans le champ lexical du naufrage, les médias s’en sont donnés à coeur joie avec disastrous result, worst-ever result, local election wipeout, potential disaster, nightmare — et même apocalypse.
Le résultat est certes catastrophique — mais pas autant que les pires pronostics ne le laissaient craindre. Dans les jours précédant le scrutin, on envisageait parfois la perte de 2 000 conseillers municipaux sur 2 500. Finalement ce sera un peu mois de 1500, soit 60% des sièges détenus. La comparaison avec 1999, où Blair avait perdu 1 100 conseillers, est tentante — mais trompeuse : le nombre de sièges défendus était bien plus important cette année, et le taux de rétention du Labour alors de 81 %. Se consoler de perdre un peu moins que prévu : voilà où en est le Labour.
Le bilan est lourd. Le parti n’a gagné aucune municipalité et a perdu le contrôle de 38 councils à travers l’Angleterre. Il a quasiment disparu du pays de Galles, où il dominait pourtant depuis un siècle. Certes, les Conservateurs ont perdu un tiers de leurs sièges défendus, passant de 1 364 à 801, mais le parti d’extrême droite Reform UK est passé de 2 conseillers à 1 453 en une seule nuit ; les Libéraux-démocrates en ont gagné 155 et les Verts 441. Au total, Reform a remporté 14 municipalités, les Verts entre cinq et six.
Au passage, le temps où le FN était trop sulfureux et Le Pen tenu à distance est bien révolu — la proximité entre les deux formations est désormais actée. Jordan Bardella n’a pas hésité à adresser un message de félicitations à Nigel Farage, chaleureusement reçu. (Notons en marge que la compagne du chef de Reform UK est française — une sorte de Sara Knafo qui aurait traversé la Manche, si l’on ose la comparaison.)
À noter que de nombreux councils se sont retrouvés sans majorité claire, ce qui a parfois amené à quelque créativité. On retrouve aussi, comme en France, la fureur des états-majors face aux arrangements sur le terrain. Ainsi une coalition entre Conservateurs, Lib Dems, Verts et indépendants a évincé Reform UK du contrôle du council de Worcestershire (au centre de l’Angleterre, dans les West Midlands). Le conseiller vert Matt Jenkins a été élu à la tête de la municipalité — ce qui a provoqué la colère de la direction du parti conservateur, qui a décidé de suspendre son chef de groupe local.
En Écosse et au pays de Galles, les parlements régionaux ont été renouvelés. En Écosse, le parti indépendantiste SNP est reconduit pour la cinquième fois consécutive, et le Labour et les Conservateurs perdent des sièges au profit des Verts (passant de 8 à 15) et de Reform UK, qui passe de 0 à 17. Au pays de Galles, alors qu’il y dominait sans partage depuis près d’un siècle, le Labour subit une défaite historique et perd le contrôle du Senedd, le parlement local ; il disparaît quasiment, écrasé par les indépendantistes de Plaid Cymru (43 sièges sur 96) et Reform UK (34 sièges). Heureusement pour lui, le mode de scrutin venait justement de passer à la proportionnelle — car au niveau local, le parti ne contrôle plus que 3 à 4 municipalités sur 22.
Londres n’a pas échappé à la tendance. La charismatique Zoë Garbett, du Parti vert, a été élue maire de Hackney ; le parti de Zack Polanski a également remporté les postes de maires de Lewisham et de Waltham Forest, le Labour ayant perdu toutes ses maires d’arrondissement à l’exception de Newham. Avant ces élections, le Parti travailliste contrôlait 21 des 32 conseils d’arrondissement. Il n’en dirige plus que 13 (dont 4 grâce à une coalition) — sa pire performance électorale locale à Londres depuis 1982 et l’ère Thatcher. Lambeth, ancien bastion travailliste, se retrouve sans majorité claire ; le Parti vert y détient désormais le plus grand nombre de sièges et devrait prendre la tête d’une coalition.

Wandsworth, arrondissement du sud-ouest de Londres, est repassé aux Conservateurs — mais au prix d’une alliance avec le seul élu indépendant. Le bilan n’est pourtant pas si catastrophique pour le Labour local : il passe de 34 sièges à 28, reste largement en tête en nombre de voix totales (34 % contre 31 %) et signe la cinquième meilleure performance de Londres. Mais le scrutin uninominal majoritaire à un tour produit ses distorsions habituelles, et le Parti travailliste, qui avait mis fin à 44 ans de domination conservatrice en 2022, repart dans l’opposition, amer. En comparaison, l’arrondissement de Westminster, lui aussi repassé Labour en 2022, est revenu dans le giron conservateur avec une majorité confortable de 10 sièges.
Aydin Dikerdem, ancien adjoint au logement dans le cabinet travailliste de Wandsworth pointe le responsable sans détour – le gouvernement Starmer :
« Je suis incroyablement fier du programme progressiste élaboré au cours des quatre dernières années. Le conseil travailliste de Wandsworth était un véritable projet progressiste, avec une culture de parti à l’avenant. Nous avons manqué de 15 voix en raison de la perception du gouvernement central. Si Gorton and Denton [la circonscription perdue par les travaillistes au profit des Verts en février dernier — NDLR] était un signal d’alarme, le résultat à Wandsworth devrait servir d’avertissement. Je ne blâme pas les Verts — je blâme l’exécutif national. »
Citons, pour finir, l’extraordinaire intuition politique de ce gouvernement (sic). Le ministre des Affaires étrangères David Lammy déclarait quelques semaines auparavant : « Je peux vous dire à cent pour cent, connaissant mon siège comme je le connais, qu’il n’y a aucune chance que les Verts prennent ma circonscription » — le borough de Haringey, à Londres. Résultat : les Verts, 28 sièges (contre zéro auparavant) ; le Labour, 20 (contre 50).
Manigances, hypocrisie et trahisons : les grandes manoeuvres ont commencé.
Comme je l’ai expliqué dans mon billet pré-élections, une contestation interne est extrêmement rare au Parti travailliste, a fortiori quand le chef est Premier ministre — et le processus particulièrement contraignant. À titre de comparaison, chez les Conservateurs, 48 lettres au Comité 1922 suffisent à déclencher un vote : c’est ainsi que May, Johnson et Truss ont tous été poussés vers la sortie en cours de mandat.
Les partisans de Streeting indiquent qu’il dispose du nombre suffisant de parlementaires travaillistes pour lancer un challenge. Mais selon le Guardian, le secrétaire en chef du Premier ministre aurait passé six heures à convaincre des députés envisageant de le soutenir de retirer leurs noms de sa liste. On est loin d’être certain qu’il ait donc assez de voix. Ambiance ici aussi.

Politiquement, Streeting est perçu sur la même ligne idéologique que Starmer, mais avec une ambition démesurée eu égard à ses vingt ans de moins. Au cœur de l’été 2024, alors que je terminais mon livre L’effet Starmer, j’écrivais à son sujet : « Dès mai 2022, Wes Streeting a annoncé un changement de cap radical : « Nous irons plus loin que New Labour ne l’a jamais fait. Je veux que le NHS forme des partenariats avec le secteur privé qui vont au-delà des seuls hôpitaux. » […] Les études ont montré que l’externalisation des soins prive en fait le NHS de ressources et d’expertise. Ainsi, lorsque des politiciens comme Streeting cherchent à promouvoir une activité privée au sein du NHS plutôt qu’à investir dans les soins de santé publics, le coût de ces bénéfices est transféré au contribuable tandis que d’énormes profits sont réalisés par les actionnaires du secteur privé. »
Certes, il a cherché depuis plusieurs mois à séduire la frange plus à gauche du parti, se déclarant en faveur d’un État palestinien, critiquant l’approche clivante du Premier ministre sur l’immigration, ou encore se positionnant en défenseur des minorités. Mais comme le notait Zoe Williams, éditorialiste au Guardian, il y a six mois déjà (une éternité dans la politique britannique actuelle) : « Si Streeting remplaçait Starmer demain, il aurait exactement les mêmes problèmes d’ici la fin de la semaine : une fixation sur le processus plutôt que sur le projet ; l’absence de toute valeur déterminable ; et peut-être pas d’ici vendredi, mais certainement avant Noël, on le reconnaîtrait à ses promesses non tenues. »
Reste aussi une question à résoudre : comment faire oublier sa proximité avec Peter Mandelson — l’ancien conseiller de Blair surnommé « le prince des ténèbres », lié à Jeffrey Epstein et auteur d’un nouveau scandale il y a quelques mois à peine ?
L’extrême droite ne s’y trompe pas : Streeting est pour elle le candidat idéal pour achever définitivement le Labour. Dans les derniers sondages, un raz-de-marée en faveur du parti de Farage se profile aux prochaines élections si Streeting prenait la tête du parti.
Angela Rayner fut dès l’an passé considérée comme une remplaçante — et donc rivale potentielle — de Streeting pour succéder à Starmer. Mais ses déboires fiscaux (environ 40 000 livres d’impôts non payés sur l’achat d’une résidence secondaire) l’ont amenée à démissionner en septembre 2025. Elle a depuis remboursé, et les services fiscaux ont acté qu’il s’agissait d’une négligence et non d’une fraude délibérée. Cela tombe à point nommé pour la course au leadership qui se prépare — mais son profil en est durablement terni. Plutôt que de se lancer directement, elle semble désormais peser derrière la candidature d’Andy Burnham, sans toutefois le soutenir officiellement — et en se gardant la possibilité de se lancer si l’occasion se présente..
Car Burnham, l’actuel maire travailliste de Manchester, est le favori des sondages et vu par beaucoup comme le sauveur du Labour. Certains militants, élus et syndicats le présentent comme la seule figure capable de reconnecter le parti avec les électeurs populaires et les régions du Nord qui se sont tournées vers Reform UK, tout en rassemblant la gauche — ou ce qu’il en reste. Il faut dire qu’il s’est soigneusement construit une image de défenseur des services publics, des transports et des collectivités locales depuis qu’il est maire. Comme si l’on oubliait qu’il a occupé plusieurs portefeuilles ministériels sous Gordon Brown, ou qu’il a brigué la direction du parti en 2015 — avant d’être battu à plate couture par Jeremy Corbyn.
Jusqu’à très récemment, il était vu comme le principal danger pour Starmer — l’homme qu’il fallait à tout prix maintenir loin de Westminster, la règle étant que seul un député peut prétendre à la direction du parti. Lorsqu’il a cherché à revenir au Parlement lors d’une élection partielle en février, le comité exécutif du Labour l’a empêché d’être candidat — officiellement parce qu’il aurait fallu organiser une élection pour lui trouver un successeur à la mairie de Manchester. Résultat : le Labour, qui avait remporté la circonscription de Gorton and Denton il y a deux ans avec plus de 50 % des voix, s’est retrouvé troisième, très loin derrière les Verts élus avec plus de 40 % et après Reform UK.
Le piège
Après les déboires de Gorton and Denton, l’entourage de Burnham envisageait d’autres circonscriptions comme Rusholme, à Manchester, ou Bootle, à Liverpool. La première est un bastion du Labour : le parti y avait obtenu 51,9 % des suffrages en 2024, loin devant les Verts à 23,4 %, avec Reform inexistant à 4,5 %. Bootle relève du fief indéboulonnable, quasi-monopole du Labour, qui y avait obtenu 26 729 voix, très loin devant Reform UK (4 746), arrivé deuxième.
Mais depuis jeudi, l’entourage de Starmer semble avoir trouvé un autre moyen de l’empêcher de devenir député : tout simplement lui proposer une circonscription ingagnable. À la manœuvre, on reconnaîtra les mêmes têtes : celles de l’entourage de Morgan McSweeney, déjà prêtes à couler le parti plutôt que de voir Corbyn réussir entre 2015 et 2019.
Un peu de contexte. En 2017, Morgan McSweeney — celui-là même qui avait pour mentor Peter Mandelson (toujours lui) — prend la direction du think tank Labour Together dans le but (caché bien évidemment) de contrer Jeremy Corbyn, avec le succès que l’on sait. Après avoir méthodiquement démoli Corbyn et ses alliés pendant cinq ans, il sera vu comme l’architecte de la prise de contrôle par Starmer : stratège de la campagne pour la direction du parti en 2020, principal conseiller politique et directeur de la campagne législative de 2024, avant de devenir chef de cabinet du Premier ministre en octobre 2024, quelques mois après la victoire travailliste. Autant dire que McSweeney et Burnham se détestent. C’est Josh Simons qui a succédé à McSweeney à la tête de Labour Together — ce même Simons qui avait été contraint de démissionner du gouvernement lorsqu’on apprit qu’il avait lancé des enquêtes sur des journalistes après que ceux-ci eurent révélé les contributions financières non déclarées du think tank.
Voilà donc que jeudi dernier, c’est donc ce député qui se porte volontaire pour démissionner de son poste et déclencher une élection partielle, ouvrant apparemment la voie au retour de Burnham au Parlement. Sauf que la circonscription de Simons, Makerfield (dans la banlieue du grand Manchester), est loin d’être facile. Si Simons l’avait emporté avec 45 % des voix en 2024, Reform UK avait fait 32 % et les Conservateurs près de 11 %. Mais surtout, aux municipales du 7 mai, le Labour a été balayé : les huit secteurs ont été remportés par des candidats d’extrême droite. John Curtice a d’ailleurs parlé d’une aubaine pour l’extrême droite : « Le parti Reform UK a remporté tous les sièges du conseil qui étaient en jeu. En vérité, le parti ne pouvait guère espérer qu’une élection partielle se tienne en lui promettant un siège comme celui-ci. »
Nigel Farage a déjà annoncé qu’il lancera toutes ses forces dans la bataille. À côté, la stratégie des Verts n’est pas encore claire : se présenter dans la foulée de Gorton and Denton, en montrant qu’ils sont capables de faire la différence face à l’extrême droite ? Ou se retirer en espérant que Burnham se souvienne de leur sacrifice s’il gagne ? La partie est loin d’être facile, et ses adversaires auront beau jeu de rappeler ses propres mots lors de sa réélection comme maire du Grand Manchester en 2024 : « Je suis ici pour un troisième mandat complet. Je ne prévois pas de retourner à Westminster de sitôt. »
S’il veut l’emporter, Andy Burnham devra étaler tous les échecs de Starmer et expliquer en quoi il changera radicalement de cap — ce qui risque d’être dévastateur pour le parti. Rachel Reeves, la ministre des Finances, a déjà commencé à agiter la peur des marchés en déclarant dans le Financial Times que tout changement de politique risquerait de les affoler, laissant entendre qu’il n’y aurait d’autre choix que de poursuivre la politique de stricte restriction budgétaire. On notera l’ironie : c’est cette même Reeves qui citait volontiers Liz Truss en exemple — avant que le mini-budget de celle-ci ne provoque une crise des bons du Trésor britanniques, avec des taux bondissant brutalement à 4,7 %. Ces mêmes taux ont depuis dépassé les 5 % au vu des difficultés actuelles du pays.
Si Burnham perd, ce sera assurément une bataille à couteaux tirés au sein duParti travailliste, précipitant encore davantage la chute finale — avec, au bout du compte, la forte probabilité de laisser aussi la mairie de Manchester à l’extrême droite, au vu du raz-de-marée turquoise du 7 mai. Hormis le centre occupé par les Verts, il suffit de voir la carte des dernières élections.

Bref, dès le vendredi 15 mai, le comité exécutif — celui-là même qui s’était opposé à la candidature de Burnham il y a quatre mois dans une circonscription beaucoup plus facile — a autorisé celui-ci à représenter le parti. On retrouve la logique de Labour Together qui tient l’organisation : manigancer, quitte à détruire le parti. Au vu des circonstances, le pari de l’entourage de Starmer semble clair : que Burnham perde la législative partielle puis, dans la foulée, les élections à la mairie de Manchester — permettant à Starmer de s’accrocher au pouvoir en montrant qu’il n’y a pas d’autre choix que la continuité.
Dans cette bataille, tous les coups sont permis — y compris venant de son propre camp. Alors que Burnham va être candidat dans une circonscription qui a voté aux deux tiers pour le Brexit, Streeting a jugé opportun de prononcer ce week-end un discours appelant le Royaume-Uni à rejoindre l’Union européenne. Quand on a de tels amis, on n’a pas besoin d’ennemis.
Assimilation aux extrêmes et campagnes de diffamation sous couvert d’accusations d’antisémitisme

Le grand changement dans le paysage politique est la montée fulgurante des Verts depuis l’arrivée de leur nouveau leader Zack Polanski en septembre 2025. Ce dernier a repositionné le parti sur ce qu’il appelle l’éco-populisme : justice climatique et justice sociale, avec comme programme redistribution, pouvoir d’achat et amélioration des conditions de vie des plus modestes. En dix mois, le parti a quadruplé son nombre d’adhérents, passant de 60 000 à près de 250 000 — non loin des chiffres du Parti travailliste. Il accueille désormais une frange grandissante de la gauche qui ne se reconnaît plus dans le Labour.
Il devient donc, pour beaucoup (y compris une partie importante des médias), la cible à abattre.
Comme je l’ai expliqué dans mon billet précédent, il est difficile de rejouer le scénario qui a abattu Jeremy Corbyn. Zack Polanski est juif ; les accusations d’antisémitisme sont plus difficiles à faire avaler. Mais pas impossible, en ciblant les membres du parti qui seraient responsables du climat de haine dans le pays.
Dernier exemple : le 29 avril, un homme récemment relâché d’un hôpital psychiatrique, connu pour ses troubles mentaux et sa violence (il avait déjà poignardé deux policiers en 2008), s’est d’abord attaqué à un musulman à Southwark, dans le centre-est de Londres, avant de se rendre à Golders Green, au nord de la capitale, où il a poignardé deux hommes juifs. La police a rapidement traité l’affaire comme un acte terroriste et antisémite, estimant que les victimes de Golders Green avaient été ciblées en raison de leur appartenance religieuse.
Une campagne médiatique s’est alors mise en place, mettant en avant les deux victimes juives pour tisser un lien, plus largement, entre le climat politique, certaines mobilisations pro-palestiniennes, voire indirectement les Verts et une partie de la gauche radicale, et la montée de l’antisémitisme. Dans l’article du Guardian sur l’évènement, par exemple, pas une seule mention de la victime musulmane — mais dix-neuf mentions de la communauté juive. Évidemment, parler de l’attaque d’un malade mental ayant d’abord fait une victime musulmane cadrait mal avec le récit que la plupart des médias ont choisi de diffuser.
Et ce n’est pas la précipitation des premiers jours qui explique ce manque de contexte. Le mardi 5 mai, moins de 48 heures avant l’ouverture des bureaux de vote, The Times consacrait une pleine page à l’antisémitisme, écrivant : « La semaine dernière, deux hommes juifs, Shloime Rand, 34 ans, et Norman « Moshe » Shine, 76 ans, ont été poignardés à Golders Green, dans le nord de Londres. […] L’attaque, déclarée incident terroriste par la police, est la dernière d’une série d’incidents violents contre les Juifs » — titrant sur les musulmans, la haine et Gaza. Le Guardian du même jour : « Le Premier ministre prendra des mesures contre toutes les formes d’antisémitisme, après une attaque au couteau contre la communauté juive à Golders Green » — et évoquant une lettre de soutien aux deux victimes juives. Dans les deux cas, pas un mot sur la victime musulmane.

La polémique impliquant directement Polanski est survenue lorsque celui-ci a repartagé sur X un message critiquant les coups portés au suspect alors que ce dernier, neutralisé par un taser, était inerte à terre lors de son interpellation (vidéo ICI). Dans une lettre ouverte, le chef de la police métropolitaine (l’équivalent du préfet de police de Paris) a critiqué le chef des Verts, estimant que ce dernier mettait en péril le rôle de la police dans un contexte antisémite.
Mais dans une intervention médiatique particulièrement inhabituelle, il est allé plus loin en semblant accuser directement les manifestations pro-palestiniennes d’être antisémites, prenant comme exemple dans une interview au Times qu’elles passaient à proximité de synagogues (ce que les organisateurs ont réfuté, soulignant qu’ils avaient eux-mêmes proposé des itinéraires alternatifs d’Embankment à Whitehall via les ponts de Westminster et Waterloo, ou depuis le Strand, lieu habituel de rassemblement — tous refusés au motif que des synagogues se trouveraient « à moins de 350 mètres »). Aucune mesure comparable n’est en revanche imposée aux marches d’extrême droite, pourtant susceptibles de passer à proximité de plusieurs mosquées — fait relevé par plusieurs organisations, dont le syndicat PCS, qui a déposé une plainte officielle auprès du bureau du maire de Londres contre les déclarations du commissaire Rowley.
Steve Reed, ministre des Collectivités locales, établit purement et simplement un parallèle entre les accusations d’antisémitisme de l’ère Corbyn et le parti des Verts, dans une tribune publiée en pleine page dans un tabloïd de droite : « Les viles racistes dont j’ai été témoin dans le Labour de Corbyn sont maintenant chez les Verts ». Reed est très proche de Starmer et de McSweeney — c’est lui qui, selon les journalistes du Times Patrick Maguire et Gabriel Pogrund dans leur livre Get in, souffla le nom de Morgan McSweeney à Starmer, pour organiser la prise de contrôle du Parti travailliste.
Et lorsque le Times, le Daily Mail, le Daily Telegraph et le Sun publient à la chaîne des caricatures du leader des Verts flirtant avec des codes antisémites, la réponse du conseiller « indépendant » du gouvernement sur l’antisémitisme n’est pas de condamner le ciblage de Polanski, mais au contraire de dénoncer… l’extrémisme des Verts !
Lors de la législative partielle de Gorton and Denton, Starmer avait déjà joué cette partition en mettant sur le même plan Reform UK, obsédé par l’immigration, et les Verts, accusés de vouloir légaliser les drogues pour tous. Après la débâcle électorale, il poursuit sa comparaison. Dans un discours censé tirer les leçons du scrutin, il décrit Reform et les Verts comme deux forces exploitant le même « désespoir » des électeurs, portées par une même logique de division et de ressentiment. Quant à l’autocritique, elle tient en une phrase : « Bien sûr, comme tous les gouvernements, nous avons commis des erreurs, mais nous avons fait les bons choix politiques. » En clair : le problème, ce sont les extrêmes, pas le centre raisonnable. Une rhétorique du « ni-ni » qui rappellera quelque chose en France, où mettre sur le même plan gauche radicale et extrême droite est devenu un sport national pour les partis du centre.
Mais au sein même du Labour, certaines figures commencent à s’inquiéter ouvertement de cette stratégie de diabolisation des Verts. Le maire travailliste de Londres, Sadiq Khan, a ainsi déclaré au média Byline Times :
« Ne qualifiez pas les électeurs verts d’extrémistes. Ce n’est pas le cas. Ce sont des gens progressistes. Ils ne sont peut-être pas d’accord avec nous sur tout, mais nous devrions essayer de les courtiser et de les convaincre. » Et d’ajouter, avec une pointe de réalisme électoral : « Il faut faire très attention au langage. Après les prochaines élections générales — j’espère que cela n’arrivera pas — il pourrait y avoir un parlement sans majorité. Vous pensez que quelqu’un d’un parti minoritaire voudra former un gouvernement avec vous si vous avez été offensant envers lui ? »
Vous avez aimé la saga du Brexit ? Vous allez adorer les prochains épisodes sur le Parti travailliste
Il est difficile de voir comment Keir Starmer pourrait traverser l’été à son poste. Dans la politique britannique actuelle, une semaine est déjà une éternité. S’il devait quitter Downing Street avant septembre, il deviendrait le quatrième Premier ministre britannique à tomber en quatre ans, après Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak. Encore un record dont Starmer a le secret.
Face à l’urgence, certains évoquent même l’idée d’un dirigeant intérimaire. Le nom d’Ed Miliband revient avec insistance : ancien leader du Labour de 2010 à 2015 et actuel ministre de l’Énergie, il pourrait être chargé de « garder le siège au chaud » en attendant un retour d’Andy Burnham. Une chose, en revanche, paraît déjà claire : le Parti travailliste sort de cette séquence profondément fracturé, et de plus en plus d’observateurs doutent désormais de sa capacité à se reconstruire.
Les passionnés d’histoire britannique se souviendront du destin des Whigs : un grand parti de gouvernement, au cœur de la vie politique britannique pendant près de deux siècles et acteur majeur des transformations du Royaume-Uni au XIXe siècle. Devenus le Parti libéral au début du XXe siècle (Churchill y fera même un passage), ils finiront presque rayés de la carte après la Première Guerre mondiale, pris en étau entre un Parti travailliste qui capte l’électorat ouvrier et syndical à gauche, et des Conservateurs dominant la droite sur les questions économiques et nationales.
En France, certains résument l’histoire récente du Parti socialiste par « les deux François » : François Mitterrand l’aura porté au pouvoir, François Hollande l’aura enterré. La tentation est grande, outre-Manche, de raconter bientôt l’histoire des « deux Keir » : Keir Hardie, fondateur du Labour, et Keir Starmer, son possible fossoyeur. Le Labour est au bord de la falaise, avec déjà un pied dans le vide. Certains sondages lui promettent à peine une poignée de députés en 2029, contre 411 élus en 2024. Un Français pourrait raconter comment le Parti socialiste est passé de 28,63 % au premier tour de la présidentielle de 2012 à 1,75 % dix ans plus tard — et cherche encore aujourd’hui un candidat crédible. Mais serait-il écouté ?
En attendant, Starmer survivra-t-il une semaine de plus ? Annoncera-t-il une date de départ ? Wes Streeting acceptera-t-il d’attendre des mois le retour de Burnham au Parlement avant de se lancer ? Angela Rayners sera-t-elle candidate ? Les Verts devront-ils se sacrifier pour éviter à Burnham une défaite lors d’une législative partielle ? Ed Miliband acceptera-t-il de jouer les régents ? Et surtout : cet article sera-t-il encore d’actualité au moment de sa publication ?
Ceux qui se souviennent avec nostalgie de Dallas et de son « univers impitoyable » devraient apprécier les prochains épisodes.

NB: Un député travailliste assis derrière Keir Starmer tient le livre The Fraud, du journaliste Paul Holden. C’est une enquête décrivant en détail comment Starmer a été le chef d’un projet politique de droite impitoyable dirigé par Morgan McSweeney, et comment cette équipe a souvent utilisé des coups bas pour saper le leadership travailliste de gauche de Jeremy Corbyn, instrumentalisant l’antisémitisme et cherchant à destabiliser les médias indépendants. Livre publié chez OR Books en novembre 2025. Extrait de la vidéo sur la chaine du parlement britannique : https://www.youtube.com/live/LOaIU8YOXrw?t=15875
Pour aller plus loin, je vous conseille encore une fois (très fortement puisque j’en suis l’auteur !) de vous plonger dans : L’effet Starmer : comment les travaillistes sont devenus un parti de droite, aux éditions Le Bord de l’Eau (mon livre est sorti 11 mois avant The Fraud de Holden 😉 )
Disponible en stock ou sur commande dans votre librairie préféré.
