
À un an de l’élection présidentielle, les membres d’un collectif (1), dont Clément Beaune, Benoît Hamon et Jean-Marc Borello, appellent à repenser le modèle social français en redéfinissant « ce qui compte vraiment ». Pour réparer une société qu’ils jugent fragmentée, ses auteurs proposent de protéger les services publics, et, plus largement, d’investir largement pour réduire les inégalités.
Tensions géopolitiques exacerbées, crise climatique, transition démographique, révolution de l’intelligence artificielle : depuis quelques années, l’accélération de ces bouleversements se fait ressentir non plus seulement à l’échelle des États, mais désormais à l’échelle de nos concitoyens. La France est-elle prête à affronter ce nouveau monde en métamorphose permanente ?
Redéfinir une stratégie de puissance, bâtir un nouveau rôle pour l’Europe, augmenter la compétitivité de nos entreprises, ne pourra se faire sans consolider notre cohésion nationale actuellement à la peine. Et si la force d’un pays se mesure à son économie et à sa défense, il se mesure aussi à la solidité de son modèle social : notre manière d’éduquer, de soigner, d’accueillir, d’accompagner les plus fragiles.
Un continuum d’organisations
Le modèle social français repose sur un équilibre singulier : des services publics puissants, une protection sociale structurante, des collectivités engagées, et des acteurs de l’économie sociale et solidaire qui accompagnent les plus vulnérables sur le territoire.
Ce continuum d’organisations façonne notre manière de vivre ensemble, et traduit une conviction profondément ancrée dans notre histoire républicaine : une société tient debout lorsque chacun peut espérer y trouver sa place. Le financement des services publics et de la protection sociale est assuré par des impôts et cotisations sociales notamment assis sur la richesse créée par les entreprises, lesquelles soulignent que le poids est plus lourd que dans d’autres pays qui nous ressemblent.
Notre modèle est aujourd’hui bousculé par les transformations démographiques. La France vieillit rapidement : pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le nombre de décès a dépassé celui des naissances. D’ici 2050, le nombre de personnes âgées en situation de dépendance aura doublé par rapport à 2015 selon l’Insee. Conçu à une époque où la part de la population active était plus importante, notre système de protection sociale est désormais sous tension.
Chercher à garantir la dignité
Repenser notre modèle social est donc une nécessité, mais aussi un véritable défi dans un contexte où le débat public est de plus en plus polarisé, saturé d’émotion et d’oppositions caricaturales. Comment, dans ce contexte, redéfinir ce qui compte vraiment pour tous ?
« Ce qui compte vraiment », d’abord au sens des valeurs. L’équilibre de notre modèle social repose sur une croissance économique, la compétitivité de nos entreprises et l’innovation, mais tous les modèles ne se valent pas : certains détruisent plus de valeur économique, écologique et sociale qu’ils n’en créent à long terme.
Voulons-nous une société où les trajectoires individuelles sont abandonnées aux seules logiques du marché, ou bien qui cherche à garantir l’égalité des chances, la dignité de chacun, et le respect des limites planétaires ?
Agir en amont
Donner vie à ces valeurs, c’est aussi se donner les moyens d’y parvenir. Des études ont établi qu’investir dans la petite enfance, dans l’éducation, dans la formation ou dans l’accompagnement vers l’emploi n’est pas une simple dépense sociale, c’est un investissement dans la prospérité future d’une génération, au sein d’une économie fondée sur la connaissance et les compétences. Plutôt que de réparer les inégalités une fois qu’elles sont installées, il s’agit d’agir en amont pour renforcer les capacités des individus et sécuriser les parcours de vie.
« Ce qui compte vraiment » ensuite, au sens de l’impact économique de chaque dispositif déployé. Dans un contexte de dépenses publiques tendues, les coûts et bénéfices des politiques publiques doivent être suivis avec rigueur sur l’ensemble des parties prenantes, calculés sur le court, moyen et long terme. Mais il faut aussi s’intéresser aux conséquences de l’absence d’investissement.
La transition écologique est un sujet emblématique à cet égard : des investissements ciblés et ambitieux aujourd’hui permettent de réduire des coûts futurs inassimilables. Dès aujourd’hui, ces investissements doivent être appréciés pour leurs conséquences quantifiables à l’échelle de la planète, mais aussi sur la santé, la sécurité et le pouvoir d’achat de nos concitoyens.
Un socle commun de faits et de preuves nécessaire
« Ce qui compte vraiment » enfin, au sens de ce que nous choisissons de mesurer. Il s’agit de ne pas négliger l’impact des dispositifs sur le bien-être, l’épanouissement ou le sentiment d’appartenance des individus, et être capable de regarder et quantifier autre chose que les recettes et les dépenses.
Des études sur la mixité sociale à l’école, en France et à l’étranger, démontrent par exemple que les politiques de déségrégation scolaire améliorent la réussite des élèves les plus défavorisés, sans pénaliser les autres, et augmentent la connaissance de l’autre et la coopération : des résultats mesurables, qui participent au projet d’une société unie.
Des indicateurs factuels donnent souvent une vision plus consensuelle d’une réalité dont la perception peut être déformée par le débat public. Dans une démocratie mature, les désaccords politiques sont légitimes et nécessaires, mais doivent s’appuyer sur un socle commun de faits et de preuves, sur un diagnostic partagé de la situation.
Face aux défis immenses qui se présentent à nous, cette exigence de rigueur est essentielle. Nous n’avons plus le luxe de débats guidés uniquement par l’émotion ou le spectacle. À un an de l’élection présidentielle, redéfinir ce qui compte vraiment dans notre modèle social, c’est réaffirmer nos valeurs, et comprendre comment elles se traduisent en résultats quantifiables. C’est, en définitive, retisser la cohésion d’une société aujourd’hui fragmentée.
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