
Doctorant contractuel sous la direction de Sigolène Couchot-Schiex en sciences de l’éducation et de la formation au sein du laboratoire ÉMA (École, Mutations, Apprentissages) de CY Cergy Paris Université et chargé d’enseignement à l’INSPÉ de Versailles, Bastien Pouy-Bidard porte ses recherches sur la place des identités de genre, dont les transidentités, en milieu scolaire et plus particulièrement en éducation physique et sportive. Il est l’auteur de l’ouvrage « Transidentités en éducation physique et sportive (EPS) » publié aux Éditions L’Harmattan, en 2022.
“ Force est de constater qu’en 2024, les publications scientifiques prenant pour objet le trouple « transidentités-École-EPS » se comptent sur les doigts de la main. ”
Tout d’abord, je constate que la pénurie de travaux sur la « question trans » dans les champs des sciences de l’éducation (SDE) et des sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) tend à perdurer. Force est de constater qu’en 2024, les publications scientifiques prenant pour objet le trouple « transidentités-École-EPS » se comptent sur les doigts de la main.
De mon point de vue, plusieurs éléments permettent d’expliquer ce déficit : en premier lieu, force est d’admettre que le milieu scolaire est un terrain peu accessible aux chercheurs, et particulièrement imperméable aux études de genre. En fait, l’École de la République, dès lors qu’elle hérite du projet universaliste, se positionne en porte-étendard d’une apparente neutralité dans l’éducation. Elle se refuse ainsi – du moins, officiellement – à considérer les élèves sous le prisme de leur sexe, de leur genre ou de leur identité de genre… Or, c’est précisément un examen inévitable dans les travaux menés dans le champ des études trans. Il est ainsi peu étonnant qu’une relative scission entre la recherche et l’institution scolaire puisse être identifiée en France et de surcroît constituer une explication à la pauvreté de la littérature scientifique investiguant les expériences transidentitaires en EPS.
Plus précisément, en EPS, j’interprète cette carence à l’aune de l’identité professionnelle des protagonistes de la filière STAPS, bien qu’elle soit de toute évidence très hétérogène. Inévitablement marquée du sceau de l’hétéronormativité et de la cisnormativité, une large part des professionnels de cette discipline d’enseignement sont certainement moins enclins à investir le champ des études trans. J’identifie néanmoins un intérêt naissant et indéniable pour ces objets de recherche : certains mémoires d’étudiants témoignent assez bien de cette dynamique.
Un autre constat qu’il convient d’évoquer lorsqu’on examine le triptyque « transidentités-École-EPS », renvoie à la prédominance de la discipline au sein des parcours scolaires des élèves trans. Ce point est sans appel : le vécu des transidentités en EPS façonne amplement les contours de l’expérience de ces jeunes en milieu scolaire.
“ Une grande partie des acteurs de l’EPS est effectivement assez démunie lorsqu’il s’agit d’accueillir les jeunes trans dans cette discipline d’enseignement. ”
Je dois préciser que lesdites difficultés varient particulièrement d’un acteur à l’autre. En fait, les situations sont très diverses et fortement dépendantes des contextes locaux. Elles sont également tributaires du positionnement de l’enseignant à l’égard de la « question trans ».
Par exemple, certains professionnels de l’EPS sont très sensibles aux LGBTphobies et s’avèrent de redoutables experts des besoins des transidentités. À vrai dire, ces adultes ne considèrent aucunement la prise en compte des jeunes trans comme une problématique éducative ou une difficulté. Eux déclarent accepter, sans condition, les demandes de leurs élèves. Cependant, il n’en demeure pas moins qu’ils restent tout de même en butte à la prise en compte de certains jeunes en particulier, notamment ceux en questionnement et/ou qui n’ont pas encore fait leur « coming-out ». Effectivement, les adolescents dont l’identité de genre est ignorée sont nécessairement mégenrés dans le cadre cisnormatif de l’institution scolaire. En fin de compte, il est assez rare d’échanger avec des professionnels de l’EPS qui, à partir de cette réflexion, (re)pensent en amont la mise en œuvre de leur discipline.
Ensuite, une grande partie des acteurs de l’EPS est effectivement assez démunie lorsqu’il s’agit d’accueillir les jeunes trans dans cette discipline d’enseignement. Contrairement aux présupposés, mes recherches suggèrent que ce sont l’utilisation du prénom d’usage et du pronom choisi par l’élève qui cristallisent leurs craintes : une appréhension finalement assez universelle chez les membres de la communauté éducative. Néanmoins, d’autres éléments plus spécifiques à l’EPS sont fréquemment évoqués dans les entretiens que je mène sur le terrain. Ainsi, la gestion des vestiaires est de loin le point le plus mentionné dans mon enquête. Bien qu’une circulaire publiée à la rentrée scolaire de 2021 invite les enseignants à proposer aux élèves trans l’accès au vestiaire de leur choix, force est de constater que cette option interroge les adultes de l’Éducation nationale. En réalité, la circulaire est bien souvent ignorée, et ce sont davantage les inquiétudes à l’égard de la réaction des parents qui guident finalement les pratiques. De plus, je relève de nombreuses préoccupations concernant les barèmes de notation. En fait, elles proviennent principalement des enseignants en lycée, lesquels sont aujourd’hui les seuls à être enjoints de distinguer, dans certains cas, les performances des filles de celles des garçons.
“ Bien que cette circulaire soit lacunaire à certains égards, il convient de reconnaitre qu’elle constitue une avancée majeure dans la prise en compte des transidentités en milieu scolaire. ”
En premier lieu, je crois essentiel d’admettre qu’elle a le mérite d’exister. Bien que cette circulaire soit lacunaire à certains égards, il convient de reconnaitre qu’elle constitue une avancée majeure dans la prise en compte des transidentités en milieu scolaire. Les différents acteurs de l’Éducation nationale, rencontrés à l’occasion de mon enquête, accueillent d’ailleurs assez bien ces lignes directrices. Dès lors qu’elle fixe un cadre clair qui, jusqu’à la rentrée 2021, était absent, elle rassure indéniablement les membres de la communauté éducative.
À vrai dire, les associations de lutte contre les discriminations LGBTphobes regrettent principalement la nouvelle injonction relative à l’utilisation du prénom d’usage.
Concernant le manque d’exhaustivité de cette circulaire, je ne peux que partager ce constat. Je plaide fréquemment pour une disciplinarisation de ces directives. D’autant plus pour l’EPS, discipline au sein de laquelle des questionnements saillants restent en suspens. À l’exception de l’organisation des vestiaires, force est de constater que les particularismes disciplinaires n’y sont aucunement évoqués. Par exemple, je pense aux barèmes de notation qui, pour l’épreuve du baccalauréat, peuvent provoquer de véritables interrogations chez les enseignants d’EPS. Les questionnements sont de surcroît très vifs lorsqu’il s’agit de faire pratiquer des activités aquatiques aux élèves trans, lesquels s’en dispensent d’ailleurs bien souvent. Bref, la singularité de cette discipline d’enseignement requiert certainement un positionnement explicite de la part du législateur.
En attendant, des initiatives individuelles foisonnent néanmoins. Sont-elles pertinentes ? En tout cas, elles ont le mérite d’être engagées et confirment la capacité d’adaptation des enseignants d’EPS.
“ L’EPS, un lieu aussi bien contraignant qu’inspirant. ”
Contrairement aux idées reçues, l’EPS n’est pas nécessairement traumatisante pour les transidentités. Bien au contraire ! En fait, le « coming-out » est le pivot des expériences des jeunes trans dans la discipline. Souvent, ce sont les jeunes en questionnement ou dont l’identité de genre est ignorée qui traversent de véritables épreuves en EPS…
Pour lire la suite de l’entretien, visiter le site de l’Autonome solidaire laïque.
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