Ce livre est conçu
comme un manuel de survie en milieu désertique,
cest-à-dire, aujourdhui. Le ton est celui
dun essai philosophique, mais il flirte souvent avec la
poésie, lautobiographie, la fiction, le pamphlet,
le manifeste. Lauteur côtoie Heidegger, Nietzsche,
Deleuze, Héraclite, Stirner ou Fourier mais aussi Gilles
Châtelet ou Cornélius Castoriadis sans pour autant
les nommer. Il fricote avec le Dadaïsme, le Punk, la musique
expérimentale ou les Monty Python.
Un livre magnifique et profond, facile à lire, qui deviendra
vite un grand livre!
Louvrage est structuré en 6 tableaux (ou chapitres)
qui peuvent être lus séparémen
Yann Kerninon
est né en 1972. Il est écrivain, philosophe, et
enseigne la philosophie et lhistoire de lart en classes
préparatoires ainsi que dans plusieurs Grandes Ecoles
(Centrale Paris, Essec, Télécom, Sup de Co).
- En 2003, il a publié Cahier dUbiquité tome 1
(Ed. Hermaphrodite préface de Michel Onfray).
Certains de ses textes ont étés publiés
dans la Nouvelle Revue Française, dans Autre
Sud ou encore dans la revue Hermaphrodite et il anime
régulièrement la rubrique "Rebonds"
de Libération.
Parallèlement à ces activités, il est également
prestidigitateur professionnel et fut membre de la rédaction
du magazine satirique Zoo,
héritier de Hara Kiri. Il présente aussi,
en collaboration avec le vidéaste Philippe Boisnard, une
vidéo performance intitulée Machine de
Fuite qui met en scène leffort cycliste
comme expérience poétique et moyen daccès
au monde.
Dune manière générale, sur un mode
poétique et libertaire, il tâche de définir,
dexpérimenter et dincarner des moyens permettant
de reconquérir tant sur un plan individuel que
collectif une existence vivifiante, authentique et enchantée.
-
Lire
un entretien avec Yann Kerninon
-
- REVUE DE PRESSE
-
-
- MAILLOT JAUNE DE LA LIBERTE
-
- Yann Kerninon, poète, érudit,
philosophe et cycliste, est venu mercredi au musée du
jouet de Colmar « ouvrir les portes de son livre »(*)
paru ce mois-ci. Avant de pédaler, longtemps, vers un
ailleurs plus authentique.
- Qu'est-ce donc ? Une conférence
? Une démonstration ? Un bureau, un vélo de course,
le visage d'un comparse derrière un écran, en l'occurrence
Philippe Boisnard, artiste et vidéaste. Yann Kerninon
apparaît, des dossiers sous le bras, avec une dégaine
de présentateur de journal télévisé.
Il est venu parler du désert, ce désert qui le
rend un peu aigri, ou un peu triste.
A l'instar du Sahara, « composé de deux choses
: du soleil, et de milliards de grains de sable, où rien
d 'autre ne peut pousser », un désert est un
lieu « hyper-saturé, qui empêche toute
chose de nature différente de pousser. Rien n'y est créé. »
Un espace saturé, comme une société croulant
sous le poids des nouvelles techniques, solutions, où
l'on fait « des conférences et des objets publicitaires
sur tout ». Comme il a de l'humour, et un recul salutaire,
Kerninon annonce que la sienne, de conférence, « durera
huit heures et demie, avec une pause au milieu ».
Un désert, dont la pérennité est assurée
par « huit catégories » de caractères,
ou d'entités, au sommet desquelles les « gestionnaires »,
politiciens et économistes, Kerninon pourrait y ajouter
les publicitaires, chargés de maintenir la foule dans
l'ignorance et « défendre ce lieu extraordinaire »
qu'est le désert. C'est leur intérêt. Derrière,
il y a bien sûr « la foule », celle
qui dit « faut bien vivre », force grégaire
et suiveuse, assurément coupable de « défaut
d'énergie » . Mais « il faut rester
quand même à ses côtés, plutôt
que de l'autre. C'est peut-être cela, être de gauche
! »
-
- Désenchantement
Kerninon oppose judicieusement le discours populiste, qui tient
en des assertions vides de sens telles que « les jeunes
ne respectent rien...», aux réponses des élites
qui lancent des slogans tout aussi inconsistants comme « il
faut refonder le contrat social » et des mots qui
finissent en -isme. La France d'en bas, qui a intérêt
à y rester, mérite que l'on s'y attarde : malgré
leur banalité, « ces phrases sont probablement
le signe d'une angoisse contenue, que l'on ne doit pas mépriser
ou ignorer ». Kerninon déplore la diffusion
constante de formules qui rassurent le chaland. Mais il rejoint
Nietzsche à ce sujet : « Si l'on a autant besoin
de le vénérer, de l'appeler, c'est que Dieu est
mort. »
Sa quête, ce qui l'intéresse, il le nomme « authenticité »,
c'est une manière de vivre pleinement. Pas nécessairement
l'image d'Epinal aux fines barbiches, mais l'être « libéré
de l'ascèse et des convenances ». Comme Ubu,
comme les dadaïstes ou les punks. Son but : « ouvrir
des brèches dans le désert ». Il le
fait pour les autres, en publiant ses livres et en présentant
sa performance dans toute l'Europe, mais aussi pour lui. Grâce
au vélo.
-
- « Espaces de
poésie »
-
- « Si toutes les contingences
disparaissaient, il me reste le vélo ». Kerninon
se lève. Il tombe la cravate, et le propret speaker se
transforme en cycliste. Dans l'ombre, Boisnard lance la machine.
Une vidéo saturée, genre super 8 , cinéma-vérité,
caméra à l'épaule itinérante, en
ville puis sur les grandes rocades encombrées, Kerninon
enfourche sa « machine de fuite ». C'est
un hymne au déplacement, à l'effort, à la
« reconquête du corps » qui permet
de révéler « des espaces de liberté,
de poésie ».
Il décompose le mouvement, explique le fonctionnement
des plateaux et des pignons, sur à grosses gouttes, pédale
de plus en plus vite. La bande sonore, qui, mêlée
aux images, rappelle les grandes heures de la vidéo expérimentale,
sature de plus en plus. Et Kerninon pédale, jusqu'à
une probable extase. Nicolas Pinot
-
- (*) « Moyens d'accès
au monde » (Manuel de survie pour les temps désertiques)
par Yann Kerninon, éditions « Le Bord de l'eau »,
290 pages.
- Site : www.editionsbdl.com
- Lire
en PDF la critique de "L'Idéaliste"
-
-
- Le Journal Le Mague
- Mercredi 29 juin 2005
-
- Interview : Yann Kerninon
- par Frédéric
Vignale
- Impression | PDF | Commentaires
-
-
- Au Mague, nous défendons
avec force de conviction le travail artistique de Yann Kerninon
depuis quelques années déjà et, à
chaque sortie livresque, ce dernier nous fait lamitié
de répondre à nos questions. Cest devenu
un rituel qui, même sil est très plaisant,
na rien dun copinage stérile. Car en ces temps
désertiques en bien des points, il fallait tout le courage,
et la Liberté de penser et dagir de cet auteur littérateur
philosophe pour écrire un manuel de survie.. destiné
exclusivement à ceux qui ne désirent pas être
les victimes du Vide ambiant. Rencontre avec un Dandy véritable,
comme sa définition rigoureuse nous le prouvera dans le
texte !
-
- 1. Bonjour Yann Kerninon, je
suis ravi de vous accueillir à nouveau en interview à
loccasion de la sortie de votre nouveau livre « Moyens
daccès au monde - Manuel de survie pour les temps
désertiques ». En ces temps caniculaires, on peut
dire, sans jeu de mot que votre ouvrage, est cruellement dactualité...
-
- Bonjour Frédéric.
Joli parallèle, au-delà de la plaisanterie... Oui,
la canicule est une saturation de lespace par la chaleur,
lozone, la pollution, la poussière. Cette saturation
empêche de penser, de vivre, dagir comme on le souhaiterait.
En ce sens, le désert dont je parle dans « Moyens
dAccès au Monde » est similaire à une
canicule, il correspond à la saturation de notre époque
par un flot ininterrompu de techniques, dopinions, de solutions
et dinformations. Cette saturation menace le fond même
de lhomme et de la vie. Je dirais même quelle
se substitue à la vie et à lhomme. La logique
du désert est de faire croire que la gestion, létude
et la domestication de la vie cest la vie et que lhomme
considéré comme ressource est la seule définition
que lon peut donner de lhomme. Dans le désert,
toute pensée authentique est immédiatement transformée
en caricature ou en slogan. Celui qui parle de liberté
est classé dans la case « anarchiste », celui
qui parle de mysticisme, de poésie ou denchantement
est classé parmi les « religieux ». Le désert
ne fonctionne que par boites et étiquettes. Tout individu
authentique, tout enfant enthousiaste est lentement réduit
au seul spectre de sa fonction, de sa compétence technique
et de son utilité productive au sens large. Le désert
dont je parle est une gigantesque structure informelle de domestication
et de neutralisation de tout ce qui est encore un peu vivant
aujourdhui. En ce sens, oui, mon livre est dactualité,
parce que le désert, cest ici et maintenant. Et
bien évidemment, pour revenir à « lactualité
», les « plans énergiques pour lemploi
», les solutions brutales, spectaculaires et populistes
contre la délinquance, les remontrances économiques
arrogantes ou la logorrhée ridicule des journalistes sur
la canicule contribuent activement à la pérennité
et à lextension du désert : un brouhaha permanent
qui mobilise lespace et les hommes au service dun
vide politique, humain, social et intellectuel absolu. Heureusement,
dans le désert comme dans la canicule, il reste toujours
des « survivants » qui tâchent de protéger
et dincarner quelque chose de vivant et de joyeux. Cest
deux dont je parle dans « Moyens dAccès
au Monde ». Cest aussi POUR EUX que jécris.
Pour quils se sentent moins seuls, pour les encourager
à continuer.
-
- 2. Jai envie de vous dire
que « Moyens daccès au monde » nest
pas un livre qui fait tout pour plaire, qui drague son lectorat
avec vulgarité ou volonté marketing, il est de
facture assez classique et ne sautorise aucune facilité.
Il est proprement inclassable et « trans-genre ».
Peut-on dire que « ce cahier des charges » formel
et idéologique est la marque de fabrique Kerninonienne
? Ne jamais vulgariser serait le luxe ultime ?
-
- Je ne sais pas si cest un
luxe, en tout cas, cest une exigence. Les livres que jécris
tentent de dire le réel et, au sein du réel, de
forger des concepts relativement fins. Une telle exigence suppose
un travail sur le style, la musicalité, le détail,
la nuance. La tendance actuelle en littérature est au
contraire à labsence de tout travail stylistique
et musical (sujet, verbe complément) et à la proclamation
de slogans ou de concepts grossiers : le droit, la loi, la foi,
la religion, lathéïsme... Une telle façon
de procéder fait beaucoup de mal, il me semble. Cela rend
les gens manichéens alors même que les questions
fondamentales relèvent de la nuance, de la manière
de faire, du ton, du style. Donc, non, je ne vulgarise pas. Jécris
ce qui me semble nécessaire décrire, comme
il faut lécrire. Et je constate que ce que jécris
fait écho de diverses manières chez des lecteurs
qui ne sont parfois pas du tout des érudits. Je ne crois
pas que mes livres soient compliqués ou obscurs. Je suis
sûr en revanche que les livres marketing dont vous parlez
sont nuls et insignifiants. Ils correspondent, non pas à
la volonté des lecteurs mais à la représentation
quun bon nombre déditeurs bourgeois se font
des lecteurs. Redisons-le : ces gens font beaucoup de mal, vraiment.
-
- 3. Vous avez limage dun
Dandy, votre apparence physique et lextrême attention
que vous portez à votre habillement pourrait le faire
croire... et ce livre est un bon moyen pour vous de donner une
définition très précise du dandysme comme
vous limaginez vous et qui est à mille lieues des
idées reçues...
-
- Comme toute chose dans les temps
désertiques, le mot « dandy » est usé
jusquà la corde et caricatural. Comme les mots «
poésie », « humanisme », « république
», le mot « dandy » nous évoque confusément
quelque chose dintéressant, mais aussi quelque chose
de vide, dincantatoire. On associe le dandy à une
figure historique ou littéraire vaguement amusante ou
excentrique et nimporte quel mondain cravaté est
qualifié de « dandy ». Cest une étiquette
parmi dautres. Un pareil traitement désertique du
langage et des êtres permet de ne surtout pas penser les
questions soulevées par la figure du dandy. Le désert
déteste les questions et naime que les réponses,
les recettes, les postures immédiatement lisibles. Dans
« Moyens dAccès au Monde », jai
tenté de revenir au cur même de ce quest
le dandy, par-delà les caricatures. Le dandy, quel que
soit son époque ou sa façon de faire, cest
celui qui constate le désert et se forge des moyens bien
à lui pour ne pas y participer et de ne pas sy faire
broyer. Or pour ne pas être intégré au désert,
il faut demeurer irréductible à aucune fonction,
à aucune définition, à aucun mot en «
-isme », à commencer par celui de « dandysme
». Le dandy, cest celui qui ne se satisfait jamais
daucune posture définitive. Cest celui qui
remet tout en jeu tout le temps, à commencer par lui-même
et son dandysme. Le recherche vestimentaire et esthétique
nest que le signe le plus visible dune quête
incessante dune perfection éthique. Cest à
chaque instant que se joue la question de lélégance.
Cest aussi à chaque instant que se joue et se rejoue
la question de sa manière dêtre et dhabiter
le monde. En ce sens, le dandy, cest celui qui est toujours
ailleurs que là où vous pensiez le trouver. Dans
le désert, au contraire, tout le monde est toujours là
où il est censé être... Ma définition
du dandy, cest donc de dire que le dandy est « lindéfini
permanent ». Cest aussi celui, qui, dune manière
générale et là aussi indéfinie, tâche
de ne pas « vivre et penser comme un porc », pour
reprendre le titre du livre magnifique de Gilles Châtelet.
-
- 4. « Moyen daccès
au monde... » est un manuel, dans le sens didactique et
pratique du terme, cest également un traité
philosophique moderne.. quel est le véritable concept
littéraire vous vouliez proposer au lecteur ?
-
- Principalement celui de «
moyen daccès au monde »... Eh oui...Doù
le titre ! Cest-à-dire lidée quil
existe dans le désert des manières de faire et
dêtre qui permettent justement de séchapper
totalement ou partiellement des logiques désertiques.
Demeurer complexe, ne pas se concevoir exclusivement comme «
utile » et « utilisable », cultiver une éthique
ludique et bienveillante plutôt que de servir des morales
figées, hiérarchiques et aliénantes, entretenir
un rapport poétique aux êtres et aux choses, etc.
Voilà quelques uns des « moyens daccès
au monde » que je tente de définir. Ces moyens ne
sont bien sûr pas des recettes mais des lignes de fuite,
des indications ouvertes au questionnement que chacun peut sapproprier
ou non. Le but le plus général de ce livre est
dessayer de maintenir ouverts des espaces de liberté,
de pensée et de vie qui me semblent se refermer dangereusement
aujourdhui. « Moyens dAccès au Monde
» affirme avant tout quil est possible de vivre autrement
que dans des logiques désertiques.
-
- 5. Votre est livre est un pamphlet
contre les hiérarchies sadiques, un réquisitoire
contre le pouvoir établi... votre propos est-il de préparer
le monde à cette révolution sociale inéluctable
qui monte, grimpe et se prépare chez les élites
intellectuelles et le prolétariat ?
-
- Je ne savais quune révolution
était en préparation. Ni chez les élites,
ni chez les prolétaires. Je constate plutôt une
progression effrayante de toutes les postures le plus conformistes,
y compris et surtout dans lanti-conformisme de bon ton,
une progression effrayante des petites morales bourgeoises, y
compris et surtout chez les « prolétaires »
ou les partis politiques prétendument de gauche. En revanche,
oui, je travaille à ce que Foucault appelait le «
devenir révolutionnaire des individus ». Je ne crois
pas aux « Révolutions ». Elles chassent en
général une engeance pour lui substituer une nouvelle
engeance. Je préfère de loin la « révolte
», avec un petit R, car elle suppose un questionnement
incessant, un renouvellement perpétuel des contrats.
-
- 6. Les mauvaises langues vont
dire que vous êtes un passéiste alors que justement
jai limpression que vous êtes à lavant-garde
de lavant-garde, sentez-vous autour de vous lincompréhension
quont connue tous les visionnaires ? Souffrez-vous de cet
anachronisme non désiré ?
-
- Je lai écrit avec lucidité
dans les dernières pages de « Moyens dAccès
au Monde » : « mon livre sera dissous ». Il
sera lui aussi intégré au désert, soit parce
quil passera totalement inaperçu, soit parce quon
le réduira à quelques caricatures risibles, soit
en effet parce quon estimera que le dandy nest pas
« à la mode ». Je néchapperai
pas à cela. En ce sens, oui, je souffre parfois, non de
lincompréhension, mais de la volonté active
de certains de ne pas comprendre ce que je dis. Je rencontre
rarement des gens qui me disent quils nont rien compris
à ce que jécris. Jen rencontre en revanche
beaucoup qui comprennent, voire qui approuvent, mais qui trouvent
immédiatement une panoplie de deux ou trois excuses confortables
pour ne surtout pas mettre en uvre dans leur vie les réflexions
que mon livre leur a inspirées. Je ne sais pas si je suis
un « visionnaire » ou « lavant-garde
de lavant-garde ». Peu importe. En revanche, oui,
il y a des moments de grand désespoir ou de découragement
lorsque je constate à quel point la vulgarité,
la grossièreté, la bêtise, la lâcheté,
la médiocrité, lennui, la résignation,
le cynisme dur ou mou règnent aujourdhui en maîtres.
Heureusement, on croise aussi parfois dans le désert des
sourires rayonnants, des hommes ou des femmes qui semblent encore
un peu vivants, joyeux et libres. En général, ce
sont ceux que la société actuelle considère
comme quasi-débiles. Pour être poli, on dit «
poète » ou « artiste ».
-
- 7. « Ne jamais devenir
une ressource humaine » semble être un leitmotiv
dans votre livre, comme sil sagissait dun moyen
précieux de résistance ?
-
- En effet. La réduction du
monde et des êtres à des ressources est un des fondements
principaux du désert. Mais la critique de la notion de
« ressource humaine » nest elle-même
pas si simple. Il nest pas particulièrement révoltant
que le patron ou le « manager » considère,
dans le cadre de ses activités, ses employés comme
des « ressources ». Tout processus de gestion, de
calcul ou dorganisation suppose de faire à un moment
ou un autre linventaire des ressources. Là nest
donc pas le problème. Le véritable problème
réside dans la généralisation de la pensée
des ressources à tous les domaines de la vie et de la
pensée. A un tel point que plus rien nest plus considéré
autrement que dans son utilité ou son « utilisabilité
» potentielle. Que les hommes puissent parfois être
des ressources est une chose, quils ne soient PLUS QUE
des ressources en est une autre. De plus, cette tendance fait
rage également hors du champ des entreprise et de léconomie.
Le partenaire amoureux nest plus quune ressource
sexuelle ou reproductive, lami nest plus quune
ressource sociale, les rencontres ne sont plus que plans et stratégies.
Dans cette histoire, au-delà de laspect moral des
choses, cest la vie qui sen va au profit dun
rapport strictement technique et mécanique au monde et
aux autres. Cest le triomphe du désert, du frelaté
et du désenchantement. Létape ultime du processus
est le moment où les individus eux-mêmes en arrivent
à ne plus se considérer que comme des ressources,
à ne plus exister et à ne plus se penser autrement
que par leur capacité à se vendre, à être
achetés ou à être vendus. Nous entrons dans
cette étape ultime. Combien détudiants ou
de salariés dépensent une énergie fantastique
dans des activités quils reconnaissent eux-mêmes
comme périphériques et peu passionnantes au motif
que le marché de lemploi ou leur entreprise le réclame
?
- « Ne jamais devenir une ressource
humaine » ne veut donc pas dire refuser de se vendre parfois,
de travailler ou de collaborer à une entreprise, mais
refuser de se considérer exclusivement comme une ressource.
En ce sens, il ne sagit pas seulement dun débat
de lutte des classes (les patrons et leurs ressources), mais
dun débat humain. Patrons, chômeurs, ouvriers,
femmes au foyer, enfants ou vieillards ne sont plus considérés
que comme ressource utiles ou potentiellement utiles, que comme
objets de gestion et de calcul. Ma conviction est que lhomme,
au contraire, est pleinement homme dans ce quil a dinutile,
dans sa capacité à échapper aux mises en
demeure et à sa réduction à une simple ressource.
Lamour ne sert à rien. Lart ne sert à
rien. La joie ne sert à rien. La fête ne sert à
rien. Lenthousiasme ne sert à rien. Lamitié
ne sert à rien... La vie elle-même, fondamentalement
ne « sert » à rien et ne se définit
pas par son « utilité ». Le chapitre que je
consacre à la « quête dun devenir inutile
» dit précisément cela : que la question
des ressources humaines est une question de rapport au monde
et à soi-même. Etre en « quête dun
devenir inutile » ne veut pas dire être inutile mais
suppose de garder toujours en vue ce qui nous fonde et de ne
jamais le vendre - jamais totalement.
-
- 8. Vous dites dans vos conclusions
une chose très belle et très pertinente «
Il faudrait demeurer sans espoir », navoir aucune
solution de sauvetage hypothétique ni divin, ni révolutionnaire.
Ce qui est intéressant cest que vous dites que cette
posture ne doit pas annihiler notre courage...
-
- Oui, il me semble malheureusement
que nous pratiquons essentiellement linverse. Nous invoquons
sans cesse, selon le milieu, lhumanisme, la religion, le
retour aux valeurs, la révolution... cest-à-dire
des grands mots, des grands projets, des grandes ambitions, mais
nous manquons terriblement de courage pour mettre réellement
en uvre ce que supposent ces concepts. Incarner des valeurs,
entretenir un rapport spirituel au monde, aux choses et aux êtres,
assumer un devenir révolutionnaire individuel, voilà
qui nécessite un vrai courage. Non pas de la témérité,
mais du courage, à commencer par le courage daffronter
ses propres faiblesses et ses propres mensonges. Navoir
aucun espoir mais ne pas perdre courage, cest pour moi
assumer la difficulté et lexigence de ne jamais
se satisfaire dune posture confortable. Cest remettre
sans cesse son ouvrage sur le métier et uvrer à
louverture permanente de nouvelles possibilités
dexistence. En parole et en acte.
-
- 9. Si vous aviez un empire quen
feriez-vous ?
-
- Javais répondu à
cette question il y deux ans lors de notre entretien sur mon
« Cahier dUbiquité » (Ed. Hermaphrodite
- 2003) en vous disant que je naspirais pas à être
Empereur ni à diriger les gens. Je nai pas changé
davis, mais puisque vous insistez je veux bien jouer le
jeu cette fois... Si javais un empire, je mentourerais
de personnes singulières, libres, épanouies, joyeuses,
rayonnantes, en un mot vivantes et je demanderais à cette
« équipe gouvernementale » de mobiliser autant
que faire se peut les structures politiques, sociales et économiques
de « mon Empire » ( !) dans le but de permettre aux
individus dêtre aussi libres et vivants que leurs
gouvernants. Je cesserais surtout de prendre les masses pour
des imbéciles comme le fait la classe politique dans son
ensemble aujourdhui. Prendre le peuple pour des imbéciles
transforme le peuple en imbéciles. Lui faire relativement
confiance le rend intelligent.
- Notons que pour travailler dans
ce sens, il nest nul besoin de posséder un empire.
Chacun possède ses micro-empires, ses zones daction,
dinfluence et de responsabilité. Le patron dans
son entreprise, le cadre dans son service, le parent dans sa
famille, le prof dans sa classe, louvrier dans son usine...
Chacun peut choisir dentretenir lennui, la mort,
la soumission et la domestication ou au contraire ouvrir et réouvrir
sans cesse le champ des possibles et de la vie. Croire quil
faut attendre dêtre empereur, dêtre au
sommet de lEtat ou un serviteur de lEtat, pour faire
quelque chose de valable est une posture typiquement bourgeoise.
Les petits maniaques du pouvoir ne croient quaux «
grandes mesures », aux « lois cadre » et aux
décisions venues « den haut ». Je crois
au contraire que lessentiel sest toujours joué
dans les marges, les interstices... LEtat arrive ensuite,
toujours en retard de 50 ans au moins sur lesprit des peuples,
des artistes ou des penseurs pour sapproprier leur victoire
et transformer leur pensée en mascarade. Cest dans
le cur des individus quun réel dépassement
de lesprit bourgeois est possible, pas dans un nouveau
« système » hypothétique. « Là
où il y a encore des peuples, il ne comprend pas lEtat
et le hait comme un mauvais il (...) Ce nest que
là où finit lEtat que commence lhomme
qui nest pas superflu », écrivait Nietzsche.
Et il avait raison.
- Si javais un empire, je ferais
en sorte que les gens fassent beaucoup lamour, quel que
soit le sens que lon donne à ce mot. « Le
two-step devenant hymne national » comme le disait Tzara
dans le Manifeste dada de 1918.
-
- 10. Par quoi désirez-vous
terminer cet entretien cher Yann Kerninon ?
-
- Peut-être par rien... On veut
toujours terminer, résoudre et conclure. Il me semble
au contraire urgent douvrir. Les problèmes que nous
avons soulevés dans cet entretien ne font que commencer...
Et le désert na pas fini de croître. Donc
: au travail ! Merci de votre accueil cher Frédéric.
-
-
- "Moyens daccès
au monde - Manuel de survie pour les temps désertiques",
Yann Kerninon, Editions Le Bord de lEau, (2005)
- 29 juin 2005
-
Guillaume CINGAL
- Je suis né en
1974 à Dax, dans les Landes. Suite à diverses péripéties
et pérégrinations, me voici atterri, depuis 2002,
et installé depuis 2003, au bord de la Loire. J'ai décidé
de tenir le livre de bord de ma vie en Touraine.
http://tourainesereine.hautetfort.com/archive/2005/07/19/sans_avoir_lu_yann_kerninon.html
- 19.07.2005
(Sans avoir lu) Yann Kerninon
-
- Je copie-colle ci-dessous la très
brève recension de louvrage de Yann Kerninon, Moyens
daccès au monde. Six tableaux pour trouer le désert,
dans le dernier numéro du trimestriel Lettres dAquitaine
:
- « Ce livre est conçu
comme un manuel de survie en milieu désertique,
cest-à-dire, aujourdhui. Le ton est celui
dun essai philosophique, mais il flirte souvent avec la
poésie, lautobiographie, la fiction, le pamphlet,
le manifeste. Lauteur côtoie Heidegger, Nietzsche,
Deleuze, Héraclite, Stirner ou Fourier mais aussi Gilles
Châtelet ou Cornélius Castoriadis sans pour autant
les nommer. Il fricote avec le Dadaïsme, le Punk, la musique
expérimentale ou les Monty Python. »
- Plusieurs formules sont à
vomir dans cette présentation, qui me donne tout sauf
lenvie de lire ce livre : lemploi des verbes flirter
(familier, journalistique, inepte), côtoyer (dénué
de sens ici, ou prétentieux (comment prétendre
«côtoyer» Héraclite ?)) et fricoter,
qui serait acceptable, dans sa familiarité même,
sil faisait lobjet dune quelconque conceptualisation
(le fricotage comme relation affective, sexualisée ou
esthétique à un mode culturel ?).
- Quoiquil soit ici dit de la
multiplicité des genres, les huit auteurs cités
comme les modèles ou les compagnons de route de Kerninon
en disent long sur son prétendu éclectisme : il
sagit, à lexception de Héraclite peut-être,
du panthéon de la bien-pensance gauchiste européenne.
Aucune originalité en cela. Ou plutôt : rien de
neuf, du ressassé, de léternellement remâché.
- La seule (maigre) interrogation
qui subsiste, et qui pourrait donner au moins la curiosité
de vérifier ce quil en est, cest le sens que
Kerninon donne à lexpression milieu désertique
; je vois vaguement ce dont il pourrait être question,
mais je crains que quelquun qui prend la musique punk pour
modèle, et qui na, pour seules lectures, que les
lieux communs les plus rabâchés de la gauche dite
alternative, ne soit lui-même un digne représentant
de ce que jappellerais, pour ma part, le dessèchement
culturel.
- Louvrage est publié
aux éditions Le Bord de leau, sises à Bordeaux.
- 15:05 Publié dans Lect(o)ures
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