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LAFONT Max
- (Préface
de Lucien Bonnafé)
L'Extermination
douce
Entre 1940 et 1944, 40 000 malades mentaux qui ne devaient pas
mourir
- sont morts de
faim dans les hôpitaux psychiatriques français.
- Format 15 x
21 - 272 pages
Collection «Clair & Net»
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Entre 1940 et 1944, 40 000 malades mentaux
qui ne devaient pas mourir sont morts de faim dans les hôpitaux
psychiatriques français. Depuis près de 60 ans
cette vérité réapparaît périodiquement
avant de senfouir, à nouveau, au fond des consciences
pour petit à petit se laisser oublier.
- Il revient à Max Lafont davoir publié
la première analyse densemble de ce phénomène.
Son travail prouve que les malades ont reçu au mieux les
rations prévues par le Gouvernement de Vichy, qui nassuraient
pas leur survie. On les disait fous parce quon les considérait
tous inaptes à lhumanité et incurables. Bien
sûr, le pouvoir de lépoque na pas donné
explicitement lordre de les liquider. Pourtant un petit
nombre de médecins a su se mobiliser pour en sauver quelques-uns.
Mais apparemment une telle surmortalité na pas inquiété
limmense majorité de ceux qui en étaient
responsables. Plus grave encore est le voile de loubli
jeté sur cette terrible hécatombe. Comment rester
serein en face de ces crimes, même sils ont été
le fruit de la seule passivité ?
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Max Lafont est né en 1950. Il est actuellement psychiatre
et psychothérapeute à Lyon.
- Lucien Bonnafé,
la figure emblématique de lHôpital de Saint-Alban
pendant la guerre, a pour une large part parrainé le travail
de Max lafont.
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- DANS
LA PRESSE
Des livres
- Vendredi
23 février 2007
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- Dans
les asiles des affamés de Vichy
- par
Elizabeth ROUDINESCO
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On se souvient de la parution, en 1987,
de l'ouvrage de Max Lafont, L'Extermination douce, (rééd.
Le Bord de L'eau, 2000) qui fut à l'origine d'une vive
polémique sur la mort par dénutrition de 4 0000
malades mentaux, en France, sous l'Occupation. Sans utiliser
le mot " génocide ", l'auteur affirmait que
les aliénés avaient subi, de la part du gouvernement
de Vichy, le même sort que leurs homologues d'Allemagne,
victimes, on le sait, d'une extermination programmée par
le régime national-socialiste. Certes, Lafont établissait
une différence entre la " douceur " d'un "
abandon à la mort " qui aurait été
décidé par les autorités vichystes, et la
brutalité du crime de masse perpétré par
les nazis. Toutefois, il laissait entendre, sans preuve archivistique
ni recherche historique, qu'une similitude existait entre les
deux situations.
Aussitôt, la presse s'empara de l'affaire et, malgré
la protestation vigoureuse d'historiens compétents - Jacques
Postel, Claude Quétel, Henry Rousso -, l'idée fit
son chemin que la France avait commis, sous Vichy, un génocide
des fous. Dès lors, il fallait, dans le cadre d'une histoire
mémorielle, rechercher des responsables afin de rendre
leur dignité aux malheureuses victimes et à leurs
familles. Mais qui étaient les criminels ? S'agissait-il
des médecins-chefs des asiles ? Avaient-ils obéi
à des ordres ? Étaient-ils les adeptes d'une thèse
eugéniste propagée à l'époque par
le médecin maréchaliste Alexis Carrel, de sinistre
mémoire, initiateur en 1941 d'une Fondation pour l'étude
des problèmes humains.
- En 1198,
l'affaire fut relancée par la publication d'une fiction,
Droit d'asiles (Odile Jacob), rédigée par
patrick lemoine, médecin-chef de l'hôpital du Vinatier,
lyonnais comme max Lafont,...
- Télérama
n°2813 - décembre 2003
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- La France
de Vichy a-t-elle eu une politique d'extermination des malades
mentaux ?
- Par
Daniel CONROD
-
- Extermination. Il a suffi, en 1987, d'un seul mot
sur la couverture d'un seul livre pour que tout bascule et s'embrouille.
Lorsqu'en octobre 1981 un interne en psychiatrie de l'hôpital
du Vinatier (Lyon-Bron), Max Lafont, présente sa thèse,
Déterminisme sacrificiel et victimisation des malades
mentaux, enquête et réflexions au sujet de la mortalité
liée aux privations dans les hôpitaux psychiatriques
français pendant la Seconde Guerre mondiale, il reçoit
les félicitations d'un jury composé de mêdecins.
Peu après, Max Lafont reçoit aussi les lettres
de refus des éditeurs auxquels il a adressé sa
thèse.
Mais lorsque six ans plus tard, en 1987, il débusque une
minuscule maison d'édition issue d'un atelier thérapeutique,
l'AREFPPI, il devient l'auteur d'un livre explosif, L'Extermination
douce. Le briseur d'un " tabou ".Entre 1940 et 1945,
près de 50 000 malades mentaux meurent de faim ou de froid
dans les hôpitaux psychiatriques français. Ils sont
victimes d'une sous-alimentation chronique consécutive
au rationnement mis en place par le régime de Vichy. Dans
le seul hôpital du Vinatier, 2 000 malades meurent de la
sorte. Les faits sont indiscutables. Depuis 1945, ils n'ont cessé
de travailler en profondeur la communauté psychiatrique.
A ses yeux, cette surmortalité symbolise jusqu'au paroxysme
ce qu'il est urgent de détruire: le système asilaire.
De la « psychiatrie institutionnelle »
à « l'antipsychiatrie », toutes
les révolutions vont se nourrir de ce traumatisme fondateur.
Max Lafont est l'enfant de cette histoire.
Voulant très légitimement rendre justice aux victimes
du Viriatier et, à travers eux, à leurs semblables,
il cherche un responsable. Ce responsable, il va naturellement
le chercher du côté de Vichy. Parfois convaincant,
souvent approximatif, toujours passionné, il veut prouver.
Et cette preuve irréfutable et définitive, il ne
la trouve pas vraiment. Mais, il y a ce titre, L'Extermination
douce, ce titre dont il laisse dire aujourd'hui qu'il lui a été
plus ou moins suggéré par son éditeur, qu'il
fait peut-être problème. Ce titre qui renvoie fatalement
à la politique du régime nazi. D'ailleurs, le 4
juillet 1987, en même temps que sort le livre de Max Lafont,
à Lyon, Klaus Barbie est condamné à perpétuité.
Une longue histoire commence où le présent ne va
cesser d'instruire le procès du passé, au risque
de le simplifier.
Dans son édition du 10 juin 1987, sous la plume du docteur
Escoffier-Lambiotte, Le Monde publie un article, « Les
Asiles de la mort. Quarante mille morts victimes dans les hôpitaux
psychiatriques pendant l'Occupation ,,(1). L'article amplifie
les thèses de Max Lafont et accuse les psychiatres français
de l'époque de lâcheté, d'inconscience, voire
de cynisme. La question entre avec fracas dans l'espace publ)c.
A partir de quoi, c'est l'emballement de la mémoire. Cette
mémoire obscure contre laquelle la France contemporaine
ne cesse de venir buter. Des mots ou des analogies considérables
sont écrits, prononcés, repris en boucle, holocauste,
génocide, extermination, expérimentation, eugénisme...
Tous revenant à affirmer, ou à insinuer, que le
régime de Vichy a organisé l'extermination des
fous. Toutes proportions gardées, ce serait la déclinaison
française du programme d'extermination des malades mentaux
- celui-ci bien réel - organisé par l'Allemagne
hitlérienne.
Et des années durant, une croyance s'installe, qui emporte
la conviction du plus grand nombre. Assortie d'une préface
virulente d'Antoine Spire, L'Extermination douce est réédité
en 2000 chez un
autre éditeur, Le Bord de l'eau. Le titre du livre n'a
pas changé. Désormais reconnu par les médias
comme le spécialiste de la question, Max Lafont devient
en quelque sorte leur otage volontaire. Entre-temps, deux autres
livres sont publiés. Ce sont des romans. Le Train des
fous, de Pierre Durand (1988), et Droit d'asiles, du psychiatre
Patrick Lemoine (1998). Ils deviennent l'un et l'autre quasiment
des symboles.
En mars 2001, tandis qu'est réédité Le Train
des fous, une pétition, « Pour que douleur s'achève
", demande aux autorités françaises de «
reconnaître les responsabilités de l'Etat d'hier
dans ce désastre-là comme elles l'ont fait pour
d'autres désastres ayant frappé d'autres victimes
". Longtemps contenue dans le seul champ de la psychiatrie,
la surmortalité des malades mentaux durant la Seconde
Guerre mondiale est devenue une pièce maîtresse
dans la construction de la mémoire de
cette période. Une construction lente et chaotique, parfois
aberrante comme seule sait l'être l'Histoire. Le Chagrin
et la Pitié, de Marcel Ophûls, date de 1969. La
France de Vichy, de l'historien américain Robert Paxton,
est publié en 1973. Mais il faut attendre 1995 pour qu'un
président de la République française, Jacques
Chirac en l'occurrence, ose reconnaître solennellement
que l'Etat français, et à travers lui la République,
est comptable des crimes de Vichy.
Face à de tels enjeux, que pèsent le travail et
la parole des historiens? A quelques exceptions près,
ils sont les grands absents de cette polémique. Leur intérêt
pour les victimes civiles de la guerre ou l'histoire de la santé
est des plus tardifs. C'est en octobre 2000 qu'Isabelle von Bueltzingsloewen
se voit confier, par le conseil scientifique du Vînatier,
un projet de recherche sur la famine dans cet hôpital entre
1940 et 1945 (2). Qu'attendait-on de cette historienne de la
santé? Qu'elle referme une plaie béante, qu'elle
se substitue à la parole des psychiatres,jusque-là
dominante sinon exclusive, qu'elle la confirme? En tout cas,
revenir sur cette histoire avec les outils de l'Histoire est
une révolution dans l'institution psychiatrique, du moins
en France. Le signe qu'il devient possible de se saisir autrement
de ce désastre.
Entreprise en avril 2001, cette recherche à haut risque
s'achève en octobre dernier. S'inscrivant dans la continuité
des travaux ébauchés par deux autres historiens,
Olivier Bonnet et Claude Quétel, Isabelle von Bueltzingsloewen
n'ignore rien du contexte. Elle se sait attendue. Elle sait aussi
que rien ni personne ne pourra jamais rendre compte de la réalité
d'une hécatombe. Un par un, chacun avec son histoire singulière,
jour après jour, entre 1940 et 1945, 2 000 malades du
Vinatier ont été emportés, alors qu'ils
auraient dû rester vivants.
Oui, conclut-elle, il ya eu surmortalité, parce que ces
malades mentaux n'ont pas bénéficié des
suppléments de ration qui leur étaient indispensables.
Dès le début de l'année 1940, l'hôpital,
déjà désorganisé par la mobilisation
d'une partie de son personnel, connaît de lourdes difficultés
d'approvisionnement. Elles sont aggravées par la mise
en place des cartes de rationnement. A quoi il faut ajouter l'état
de santé des malades, leur fragilité, leur isolement,
le manque d'hygiène. Ni avant 1940 ni a fortiori pendant
la guerre, les fous n'ont un statut social enviable. De 20,7
% en 1940, le taux de mortalité grimpe à 38 % en
1942. Si la France du dehors survit comme elle peut, grâce
au marché noir et au système D, celle des asiles
ou des hospices succombe atrocement. Il faut attendre la circulaire
Bonnafous (3) du 4 décembre 1942, suscitée notamment
par l'engagement de nombreux psychiatres, pour que les malades
mentaux bénéficient de suppléments de ration.
L'année suivante, le taux de mortalité au Vinatier«
revient» à 21,8 %. S'il y a eu, entre 1940 et 1942,
inertie manifeste de la part des autorités, il n'y a pas
eu pour autant de famine organisée par le régime
de Vichy, fût-ce de manière subreptice. Tels sont
les faits établis par l'historienne Isabelle von Bueltzingsloewen.
Sans vacarme, un tabou est tombé. Longtemps, les coupables
ne purent être que du côté de Vichy, comme
s'il n'y avait pas d'alternative supportable. Pourtant ces victimes
restent des victimes. Comme le restent les innombrables vieillards
morts dans les hospices français entre 1940 et 1945. Quel
est aujourd'hui leur statut? Que pouvons-nous faire de la vérité
de cette histoire ? Ce sont de nouveaux chantiers qui s'ouvrent.
Il revient aux psychiatres l'honneur d'avoir maintenu vivace
la mémoire d'une hécatombe. Aux historiens, celui
d'avoir rendu à cette mémoire une place plus juste.
Il nous revient à tous de nous demander ce que nous faisons,
ici et maintenant, de nos fous, nos semblables.
-
- Daniel Conrod
-
- (1) Ce chiffre
a été depuis réévalué à
la hausse.
(2) L'étude s'appuie sur un partenariat entre l'hôpital
du Vinatier,
les universités Lyon-II et Lyon-III et le département
du Rhône.
(3) Max Bonnafous était le ministre de l'Agriculture et
du
Ravitaillement du gouvernement de Vichy.
-
- Bibliographie
L 'ExterminatIon douce, La cause des fous, de Max Lafont, éd.
Le Bord de l'eau.
Le Train des fous, de Pierre Durand, éd. Syllepse, 184
p.,13,72 E.
Droit d'asiles, de Patrick Lemoine, éd. Odile Jacob, 329
p., 20,58 E.
" Quand l'enquête naît de la polémique...
", article d'Jsabelle von Bueltzingsloewen dans Vingtième
Siècle, revue d'histoire, Presses de Sciences Po, oct.-déc.
2002.
-
-
- LE MONDE
| 16.10.03 | 13h09 MIS A JOUR LE
16.10.03 | 19h44
-
- Le drame
des asiles de Vichy
- par
Régis Guyotat
Cinquante mille malades mentaux sont morts de faim sous l'Occupation.
De nouveaux travaux d'historiens relancent un débat qui
agite depuis 1987 le milieu de la psychiatrie.
Près de cinquante mille malades mentaux sont morts de
faim, entre 1940 et 1944, dans les établissements psychiatriques
français. L'hôpital du Vinatier, à Bron,
dans la région lyonnaise, compta, à lui seul, près
de deux mille victimes."C'était une époque
horrible, témoigna, après la guerre, André
Requet, le médecin-chef de cet établissement. Les
produits que nous recevions étaient absolument insuffisants
pour nourrir trois mille malades. Certains se mangeaient les
doigts... J'ai connu un malade qui a mangé tout d'un coup
un colis qu'il avait reçu. Il en a fait une rupture gastrique,
et il est mort. Ils buvaient leurs urines, mangeaient leurs matières,
c'était courant. Nous vivions dans une ambiance de 'camp
de la mort'." Bien d'autres hôpitaux furent touchés.
Par exemple celui de Clermont-de-l'Oise, où l'on dénombra
3 063 morts. Ou encore celui de Ville-Evrard (Seine-et-Oise).
"A la visite du matin, le dortoir sentait le cadavre",
raconta, à la Libération, Lucien Bonnafé,
un ancien psychiatre de cet hôpital.
Ce chapitre de l'histoire de Vichy resurgit aujourd'hui avec
les recherches d'un groupe d'historiens animé par Isabelle
von Bueltzingsloewen, maître de conférences à
l'université Lyon-II. Ces chercheurs devaient livrer le
résultat de leurs travaux, jeudi 16 octobre, devant le
personnel soignant de l'hôpital du Vinatier, soucieux de
connaître la "vérité". Ces conclusions,
dont Le Monde a pris connaissance, devraient relancer le débat,
déjà ancien, sur l'attitude de Vichy à l'égard
des malades mentaux.
Pendant des décennies, l'histoire de cette tragédie
est restée confinée au milieu psychiatrique. Jusqu'à
ce que, en 1987, un jeune médecin du Vinatier, Max Lafont,
publie un ouvrage intitulé L'Extermination douce. A la
"une" du Monde du 10 juin 1987, le docteur Escoffier-Lambiotte
présente ce livre, en dénonçant "la
lâcheté et l'inconscience" des psychiatres
au moment de la guerre, et en clamant son indignation devant
"la conspiration du silence qui a, jusqu'à présent,
régné sur cet énorme scandale".
Depuis, la polémique n'a pas cessé. Y a-t-il eu
volonté délibérée des autorités
d'éliminer les malades mentaux ? Doit-on parler de "génocide",
même s'il n'y a pas eu de décrets exterminatoires,
ou de "simple" passivité des responsables, aux
prises avec d'autres priorités dans la France occupée
? Sur les très rares clichés, insoutenables, parvenus
jusqu'à nous, on voit des files d'êtres dénudés,
décharnés. Comment ne pas penser, même à
tort, au génocide, à l'irrémédiable
?
En 1987, le livre de M. Lafont puis les accusations lancées
dans Le Monde provoquent de vives réactions. "C'en
est trop... Que les psychiatres des hôpitaux n'aient pas
tous été héroïques, c'est probable.
Mais certains sont parvenus à protéger leurs malades
contre la famine", rétorque aussitôt un grand
nom de la psychiatrie, Charles Brisset. Les historiens entrent
bientôt en lice, en particulier Henry Rousso, spécialiste
de l'Occupation. En 1989, celui-ci conteste à son tour
la thèse de M. Lafont : "Le placard vichyste est
déjà bien encombré sans qu'il soit besoin
de l'enrichir de nouveaux cadavres", explique-t-il alors.
M. Rousso écrira plus tard : "Non contents d'inventer
un génocide, certains prétendent avoir trouvé
son responsable en la personne du docteur Alexis Carrel"
(chirurgien, physiologiste, Prix Nobel de médecine en
1912, mais aussi défenseur très controversé
des théories eugénistes de son époque).
Le débat rebondit en 1998 avec la parution d'un ouvrage
rédigé par un autre médecin de l'hôpital
du Vinatier, Patrick Lemoine (Droit d'asiles, Editions Odile
Jacob). Ce dernier reprend la thèse d'une "extermination
douce" défendue onze ans plus tôt par M. Lafont.
En 2001, les éditions Syllepse rééditent
quant à elles le livre de Pierre Durand, résistant,
communiste et déporté, Le Train des fous, décrivant
cette fois la catastrophe humaine de Clermont-de-l'Oise. Cet
éditeur lance alors une pétition intitulée
"Pour que douleur s'achève". Ce texte demande
à l'Etat de "reconnaître les responsabilités
de l'Etat français d'hier (celui de Vichy)" dans
le drame, comme il l'a fait pour "d'autres victimes".
Aujourd'hui, l'équipe animée par Isabelle von Bueltzingsloewen
apporte un nouvel éclairage à ce débat.
Au terme d'une recherche de deux ans - la plus vaste jamais entreprise
sur cette question - dans les archives des hôpitaux mais
aussi dans celles d'organismes comme l'Institut national d'hygiène
(une création de Vichy), elle conteste la thèse
de l'"extermination". "Nous ne sommes absolument
pas dans la définition d'un génocide, indique-t-elle
au Monde. A aucun moment il n'y a eu de la part de Vichy d'intentionnalité
de tuer les malades mentaux, ni même de les laisser mourir."
Il n'existe, selon elle, aucune trace écrite d'une "famine
intentionnelle" qui aurait pu être déci-dée
par les autorités ou par l'occupant. Or le crime, d'ordinaire,
"produit" de l'archive. Il commence au bureau. Les
bourreaux sont méticuleux.
"Alors que le génocide des malades mentaux sous Hitler
produit des archives considérables, il n'y a aucune trace
en France d'un processus organisationnel, affirme l'historienne.
Même en admettant que la procédure ait été
secrète - argument souvent invoqué -, elle aurait
généré des archives. Dans l'Allemagne nazie,
l'opération "T 4" -pilotée depuis le
n° 4 de la Tiegartenstrasse, une rue bourgeoise de
Berlin -, totalement secrète, laisse des archives énormes."Aussi
parler d'"extermination" en France - même "douce"
- revient, selon Mme von Bueltzingsloewen, à "banaliser"
le génocide des malades mentaux en Allemagne.
Dans ce pays, l'euthanasie pratiquée par les nazis vida
rapidement les asiles. Au moins 71 000 patients auraient ainsi
été gazés. Après un programme massif
de stérilisation, Hitler, soutenu par nombre de pontes
de la médecine, déclenche l'opération "T
4" en octobre 1939. Il s'agit d'éliminer ce qu'il
est convenu d'appeler des "enveloppes humaines vides".
Chaque directeur d'asile reçoit une circulaire de recensement.
Dans les six instituts d'euthanasie créés à
cette occasion, on tue d'abord par piqûre, puis on passe
aux gaz. Les cendres sont envoyées à la famille
avec une lettre de condoléances. L'opération cessera
le 24 août 1941, en raison des protestations, notamment
celles de l'évêque de Münster.
Rien de tel du côté français. Isabelle von
Bueltzingsloewen repousse même la thèse de la "non-assistance
à personnes en danger" ou de l'"abandon à
la mort" qui pourrait être formulée à
l'encontre de Vichy. "A partir de l'automne 1941, précise-t-elle,
les psychiatres mènent une intense campagne de lobbying
pour sauver leurs malades. Cela aboutit à la circulaire
Bonnafous (du nom du secrétaire d'Etat au ravitaillement,
dont l'épouse était psychiatre) du 4 décembre
1942. Ce texte attribue des rations supplémentaires aux
malades mentaux. La mortalité fléchit rapidement
en 1943 dans l'ensemble des établissements." Au Vinatier,
elle recule de plus de 40 %.
Reste à savoir si, entre l'alerte donnée par les
psychiatres, fin 1941, et la parution de la circulaire Bonnafous,
un an après, Vichy n'est pas coupable d'avoir tardé
à prendre une décision. L'historienne met en avant
"le temps de l'Etat" pour se mettre en route, pendant
lequel l'hécatombe a continué.
Tout se passe en fait comme si le milieu des psychiatres répugnait
à appeler la famine par son nom. Les premières
morts suspectes surviennent en effet à la fin de l'année
1940. "S'imaginer à cette date qu'on pouvait mourir
de faim était impensable. Même en 14-18, la France,
sauf sur ses marges, n'avait pas connu la famine", poursuit
l'historienne. On parle plutôt d'"avitaminose"
ou de "déséquilibre" calorique. Lors
des séances de la Société médico-psychologique,
on disserte sur le "délire de manque" ou l'"onirisme
lilliputien et gastronomique par carence alimentaire". Il
se trouve tout de même des médecins émus
par la réalité : "On dit de ces malheureux
qu'ils sont 'inconscients', ensevelis dans les ténèbres
de leur affaiblissement démentiel. Cela est exact pour
10 % à 15 % de nos malades. Tous les autres savent se
plaindre, gémir et souffrir de la faim, et nous savons
combien leur est douloureux la privation d'aliments", écrit,
en février 1942, un chef de service travaillant dans un
hôpital d'Eure-et-Loir.
Au Vinatier, aucun des "poilus" internés depuis
14-18 ne survivra. Cinquante malades mentaux juifs, convoyés
depuis l'Alsace fin 1940 et qui avaient échappé
à l'Holocauste, mourront aussi de faim. Il y aura aussi
d'importants détournements de nourriture par le personnel.
La ferme de l'hôpital, désorganisée, sera
incapable de fournir des denrées pour atténuer
la famine.
S'il n'y a pas eu "extermination", comment qualifier
ces morts ? La pénurie, organisée par l'occupant,
serait-elle seule responsable ? Rationnée, toute la France
a faim à l'époque. Etablir des "priorités"
devenait-il inévitable ? "Ces victimes n'ont pas
besoin d'un génocide pour être reconnues comme telles.
Pourquoi faudrait-il que notre société place des
victimes au-dessus d'autres ?", demande Isabelle Von Bueltzingsloewen
au terme de ses recherches.
L'historienne met surtout en cause le délitement du lien
social et familial, qui existait bien avant la guerre mais que
le conflit va accentuer. Sous l'Occupation, les associations
caritatives officielles visitent les prisons, mais pas les asiles.
Le fil ténu avec les proches se rompt. Des médecins,
qui essaieront de faire sortir des malades "calmes",
afin qu'ils aient la vie sauve, se heurteront aux réticences
des familles. Paradoxalement, durant la guerre, le nombre des
entrées dans les asiles chute. Ce qui prouve, selon l'historienne,
que dans la société de la France occupée
commencent à se développer des mécanismes
de tolérance à l'égard de la maladie mentale
"qui ont permis à des patients d'éviter l'internement,
et donc la mort".
Une fois prononcée la sentence de l'incurabilité,
le malade n'a plus sa place dans la société. "Combattue
depuis les années 1930 par des psychiatres progressistes,
cette conception de l'hôpital psychiatrique, en ce qu'elle
renvoie à une hiérarchie des individus fondée
sur l'utilité sociale, relève d'un eugénisme
diffus qui n'a d'ailleurs pas totalement épargné
les psychiatres eux-mêmes et a contribué à
la tragédie", affirme Mme von Bueltzingsloewen. Cette
rupture du lien social touchera aussi une autre institution-ghetto,
les hospices de vieux, qui, eux, ne seront pas bénéficiaires
de la circulaire Bonnafous, et où l'on continuera à
décéder en masse.
Vichy recèlerait-il quand même d'autres cadavres
? "Bien que les esprits d'alors soient imprégnés
d'eugénisme, Vichy n'est pas un Etat eugéniste.
La seule mesure que l'on peut qualifier de telle est le certificat
prénuptial, qui subsiste aujourd'hui", rappelle l'historienne.
Alexis Carrel, le défenseur de l'eugénisme, rêvait
d'installer la "biocratie" à la place de la
démocratie. Il ne fut pas ministre de Pétain, mais
une loi du 17 novembre 1941 lui permit de mettre sur pied la
Fondation pour l'étude des problèmes humains. Une
partie du milieu psychiatrique se montra sensible à ses
théories. En 1938, il se trouve ainsi, au Vinatier, un
chef de service pour stigmatiser "l'augmentation du nombre
des tarés, des dégénérés,
en un mot des déchets sociaux, qui contribuent à
la dégénérescence de la race et deviennent
une lourde charge pour la collectivité". A la même
époque, une certaine opinion, marquée par la défaite,
pense que la guerre contre l'Allemagne a été perdue
à cause des "faibles", souligne Max Lafont.
Une certitude, pour Mme von Bueltzingsloewen : les réformes
engagées à partir des années 1950 pour sortir
l'institution psychiatrique de son ghetto trouvent leur origine
dans ce drame, qui marqua des générations de psychiatres.
Comme Max Lafont (dont l'ouvrage a reparu en 2001 aux éditions
Le Bord de l'eau), l'homme par qui le "scandale" est
arrivé, et qui répète aujourd'hui : "Bien
sûr, le pouvoir de l'époque n'a pas donné
l'ordre de liquider les malades... Mais comment rester serein
en face de ces crimes, même s'ils ont été
le fruit de la seule passivité ?"
Régis Guyotat
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.10.03
- Article
paru dans l'édition du 20 novembre 2000.
-
- Robert
Redeker a lu Max Lafont
La cause des " fous "
Quarante mille morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques
sous Vichy, sous prétexte de l'" infériorité
" des fous et de leur parole ! Et toujours, dans cette France
qui a du mal à regarder en face les fantômes de
ces sales années, règne sur ce sujet une étouffante
conspiration du silence, brisée seulement de loin en loin
(par Lucien Bonnafé, par Patrick Tort...), comme s'il
s'agissait d'une vérité à éclipses.
L'organisation de la famine fut l'une des armes meurtrières
employées par les totalitarismes du XXe siècle
pour en finir avec des populations tenues pour " hors normes
". Et le régime de Pétain ne fut pas en reste.
Une lettre du secrétariat à la Santé de
l'époque adressée au directeur de l'hôpital
psychiatrique de Saint-Égrève vend la mèche
: " Demandez à vos médecins de désigner
les bénéficiaires par classement basé sur
la distinction ci-après : les malades récupérables,
c'est-à-dire ceux qui, par un traitement approprié
et un séjour de courte durée dans votre hôpital,
pourront être rendus à la liberté et reprendre
leur place dans la société, ce sont ceux-là
qu'il convient de ré-alimenter ". On se répète,
bouleversé : " Ce sont ceux-là "... Est-ce
une extermination douce ? Mais : est-il " doux " de
mourir de faim ?
Le livre convaincant de Max Lafont (1), préfacé
par Antoine Spire, composé d'un grand nombre de documents
(archives, extraits de presse, documents administratifs...) touche
aussi à d'autres enjeux, notamment à celui du statut
de la folie. Le discours désigné comme discours
du fou, exclu, ainsi que Michel Foucault l'a établi dans
son Histoire de la folie à l'âge classique, du champ
de la raison depuis le geste de partage opéré par
Descartes dans les Méditations métaphysiques, continue
à être tenu dans la zone de l'inaudible par la psychiatrie
contemporaine... La France a une face sombre : silences, intérêts
notabilisés, corporatismes, compromissions... Il est à
souhaiter que l'étude de Max Lafont qui, en allant plus
loin que la documentation historique, met en jeu " la cause
des fous ", ait un effet de levée d'amnésie
: d'écliptique, la vérité occultée
de cette extermination sera alors assez connue pour interroger
la conscience de chacun.
Robert Redeker (*)
(*) Philosophe. Collaborateur de le revue les Temps modernes.
(1) L'Extermination douce. Éditions Latresne, 272 pages,
130 francs.
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