-
- Prix
10,98 Euros - 72 FF
Le Matricule des Anges
- Numéro
015 - février-avril 1996
On
entre dans ce premier roman sans s'en apercevoir : la couverture
grise et le titre du livre ne semblent pas faits pour s'imprimer
dans la mémoire du lecteur. L'écriture de Dominique
Boudou témoigne d'une discrétion semblable : rien,
au premier abord, de douloureux dans ce style mat, appliqué,
"façonné par l'oubli", dans ces mots
que l'auteur pose comme s'il essayait d'étouffer leur
écho. André occupe le même bureau depuis
plusieurs années. En face de lui, derrière un paravent
couvert de circulaires, travaille un homme qui lui ressemble
peut-être, mais qu'il ne connaît pas : "Il n'est
pas plus curieux de moi que moi de lui. (...) En vingt ans de
présence, accaparé par un travail qui ne tolère
aucune erreur, j'ai presque fini par l'oublier."
- L'écriture
pourrait se confondre avec la routine qu'elle évoque,
ne servir qu'une légèreté indolente, passe-partout,
dans l'air du temps. L'élégance et l'oubli cultivés
par le narrateur dissimulent pourtant une fêlure, une brèche,
par où l'imaginaire peut s'introduire. Il y a longtemps,
bien avant qu'André ne gagne sa vie en enregistrant des
contrats, Laure, sa fille unique, est partie. Pour quelles raisons?
Il n'en sait rien. Depuis vingt ans, la disparition de Laure
est une perte sèche, une douleur à la bouche cousue.
"Je suis devenu muet en chantant sous la douche. (...)Pour
tenir le désespoir à distance je n'avais trouvé
que ce moyen-là : un vieux transistor sur l'évier,
à fond, et moi de m'égosiller (...). C'est à
la fin d'une romance que ma voix est partie. La guimauve amoureuse
ne passait plus."
On est reconnaissant à Dominique Boudou d'avoir pris le
risque de construire une histoire, de s'être, après
quelques hésitations, éloigné de lui-même.
On peut lui reprocher de ne pas s'avancer suffisamment dans cette
direction. Si le livre tire un certain charme de son caractère
décousu, l'auteur manque encore d'une rigueur, d'une haleine
qui lui permettraient d'aller un peu plus loin, de s'exposer
davantage.
- Dimitris Alexakis
|