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- STEINER George
- & SPIRE
Antoine
Barbarie
de l'ignorance
(entretiens
sur France Culture)
Comment expliquer le flirt des pus grands penseurs à travers
les siècles avec linhumain? «Quel énorme
ennui s'il n'y avait plus l'Histoire!» George Steiner
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- Parution
: novembre 1998
Format 14 x 21 - 80 pages
Prix
: 13Euros
- Port
et emballage compris en CEE
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EXTRAIT
Antoine
SPIRE : Un jour, vous avez mis en scène ce vieux talmudiste
qui dit :
- " Nous prions pour la venue du Messie, mais
pas tous ! Il y a des Juifs qui, dans le secret, chuchotent à
Dieu de ne pas venir. "
- George STEINER : C'est reprendre une boutade merveilleuse
du grand philosophe allemand, Hegel. Pas du tout un ami des Juifs.
Hegel disait : "Le Tout-Puissant vient et dit à
un Juif : Voilà. Tu as le choix : soit le salut éternel,
soit le journal du matin, et le Juif choisit le journal du matin."
- Cette boutade est très profonde. Nous sommes
un peuple fasciné par l'Histoire, fasciné par la
tourmente même de notre destin, et parfois je me dis (en
souriant j'espère - mais je n'en suis pas tout à
fait sûr) : que ce serait ennuyeux que la venue du Messie.
- Quel énorme ennui s'il n'y avait plus l'Histoire
!
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- DANS
LA PRESSE
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- Le
Nouvel Observateur - N°1781 - Semaine du 24 au 30 décembre
1998
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- La
chronique de Bernard Frank
- Rescapé
du siècle
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- 1. - Le bonheur
d'avoir 70 ans
Au bord de l'année 1999, George Steiner est presque à
la mode en France. C'est d'ailleurs sympathique et même
encourageant. Steiner est né effectivement en 1929 et,
notons-le au passage, à Paris. Il aurait pu être
français et la langue française ne lui est pas
étrangère. Il la manie moins bien qu'il ne l'imagine
mais son français n'a pas de commune mesure avec mon anglais,
par exemple. Il est vrai que l'anglais, me concernant, n'est
pas un bon exemple. Enfin ce que je voulais vous dire, c'est
que, dans sa profession, Steiner n'a pas eu besoin de se presser.
Mais quelle est cette profession? Essayiste. Homme du commentaire.
Il aime répondre et questionner. S'interroger et interroger.
C'est un conférencier aussi. Et surtout. Il est professeur,
certes. Dans des universités fameuses, mais ses conférences
sont ses leçons particulières, ses cachets, ses
récitals. Il fait ses livres avec ses conférences,
à moins que ce ne soit le contraire. On sent que sa douce
mythomanie serait d'être le Socrate, le Jésus de
la conférence. La ciguë, la crucifixion non comprises.
Avec Steiner, il se passe avec les conférences un peu
ce qui se passe avec les langues qu'il emploie. Il parle l'anglais,
l'allemand, le français, l'italien, une langue qu'il a
ajoutée aux trois premières, aux trois de naissance
si je puis dire, et qu'il adore, et à la fin de sa carrière,
de son enseignement, il se dit, et on le croit volontiers, ravi
de donner des leçons, des conférences en quatre
langues. « C'est à chaque fois les grandes
vacances de l'âme. Je ne sais pas comment m'exprimer autrement;
c'est une liberté merveilleuse ! » De
sa mère «une mère merveilleuse, d'origine
viennoise, polyglotte », Steiner nous raconte qu'« elle
commençait une phrase dans une langue, la finissait dans
une autre, sans s'en apercevoir ». Qu'elle avait « une
oreille superbe, un français exquis ».
Ce que sa mère faisait sans s'en apercevoir, on a l'impression
que George Steiner l'a érigé en méthode.II
change de langue quand ça devient trop difficile ou, ce
qui est plus aimable à son égard, quand on risquerait
de ne plus s'entendre. Ce qu'il nous dit de la littérature
ou de la pensée italienne, allemande, anglo-saxonne ou
française nous semble d'autant plus aigu, cultivé,
foncièrement original qu'il nous parle français
quand nous sommes italiens, allemand quand nous sommes anglais
et un délicieux mélange d'italien, de fran- çais
et d'américain quand nous sommes allemands.
Moins nous en savons sur une question, plus nous en apprenons
avec Steiner. C'est l'art du conférencier. Il ne tranche
pas. Il ne résout pas. Il est au courant. Très
au courant. Et il nous permet, suivant nos lacunes, de mettre
nos connaissances à jour. Ille fait avec beaucoup d'élégance,
de sympathie. Si ce n'est pas de la maîtrise, ça
en a bien l'air, c'est tout comme. Il domine les sujets qu'il
traite non seulement par l'étendue de ses connaissances
et la vivacité de son esprit, mais aussi parce qu'il a
survécu. 1929, c'est une année fameuse pour les
vins mais, quand on se mêle du siècle, d'avoir 70
ans quand il se termine, c'est un bon point de vue. Presque une
victoire et comme une sagesse. Amère, puisqu'elle ne durera
pas et qu'il faut en profiter.
Heidegger, Malraux et Sartre ont disparu tout naturellement.
Tous les penseurs engagés du siècle. Et ceux qui
allaient tirer ou qui avaient déjà tiré
les leçons de leurs erreurs, de leur échec, ceux
qui semblaient presque l'avenir, aussi. Dans la même foulée.
Foucault, Deleuze. Comme si les appariteurs du siècle,
en retirant le tapis de sous les pieds des anciens, n'étaient
pas entrés dans les détails. On n'était
pas à une génération près. Et puisqu'il
y avait eu enlèvement de voitures demandé, en faute
ou pas, sur les clous ou non, toutes celles qui encombraient
la voie publique se retrouvaient à la fourrière.
D'où Steiner et quelques autres rescapés. En somme,
il suffisait presque de flâner et d'être encore là
en 1999. Et de prendre avec bonhomie le micro qui vous est tendu
et de dire alors avec douceur: «Oui, voilà ce que
je pensais.»
Survivre autant que possible et commenter dans sa bibliothèque
ce qui se passe et ce qu'on a lu, telle était déjà
la leçon de Montaigne. Et pourquoi Steiner, qui a lu plus
de livres que Montaigne, qui connaît quatre langues et
son latin, n'en ferait-il pas autant à son tour ?
Il. - Deux verres plutôt que la radio
Un éditeur qui habite Latresne, dans la banlieue de Bordeaux,
à deux pas de Bouliac, de l'autre côté de
la Garonne, exactement au 12, allée Bastard - Sollers,
qui est de la région, si vous avez des problèmes,
vous indiquera le chemin -, et qui a une passion un peu exagérée
(mais comment faire autrement avec les passions?) pour Steiner,
m'a envoyé le dernier livre qu'il vient de publier dans
sa maison, le Bord de l'Eau, une conversation entre George
Steiner et Antoine Spire, mais je laisse à Dominique-Emmanuel
Blanchard, l'éditeur, le soin de vous expliquer:
"C'était un matin de janvier 1997, j'étais
en voiture, j'écoutais la radio, France-Culture précisément.
(..) A un moment il s'est passé ce qui ne se passe jamais..
l'un des interlocuteurs a menacé d'interrompre "le
programme"; c'était George Steiner. L'autre interlocuteur,
loin de refuser l'affrontement, est revenu à la charge.»
L'autre interlocuteur, bien entendu, c'est Antoine Spire dans
son émission "Staccato"). Mais ce n'est pas
tout. Ce matin mémorable, «tandis que George Steiner
et Antoine Spire", s'empoignaient" au micro, j'allais
rejoindre Francis Jeanson. J'allais rencontrer le biographe de
Sartre, et voilà tout à coup qu'au poste George
Steiner disait: "L'Être et le Néant' de Sartre
est une note liminaire à la lecture de Heidegger. Une
note liminaire."» La première chose qui m'est
venue à l'esprit en lisant ces mots de l'éditeur,
c'est de me demander si la radio (et singulîèrement
France-Culture et, à France- Culture, « Staccato»
n'était pas plus dangereuse au volant que trois verres
de vin et bonjour les dégâts.
Dans le cas de Dominique-Emmanuel Blanchard, ça s'est
bien terminé, par la publication d'un petit livre, immense
à ses yeux: Barbarie de l'ignorance (le
Bord de l'Eau, 85 F), mais chez d'autres conducteurs c'était
le décor, l'arbre, le platane et la fin. Qu'aurais-je
fait à mon volant si j'avais entendu de bon matin Steiner
dire froidement à Spire: « Le livre de Derrida n'est
qu'une note lîminaire à Heiddeger comme "l'Être
et le Néant" de Sartre est une note liminaire à
Heidegger. Où en seraît la culture philosophique
française sans ce géant? Heureusement, je ne conduis
pas.
III. - Hegel était-il antisémite?
Un autre moment, Steiner cite une boutade qu'il juge merveilleuse
de Hegel sur les juifs. Hegel aurait dit: «Le Tout-Puissant
vient et dit à un juif : "Voilà. Tu as le
choix: soit le salut éternel soit le journal du matin
", et le juif choisit le Journal du matin.»
Steiner ajoute comme une évîdence, et il le redira
une autre fois pendant l'entretien, que Hegel «n'était
pas du tout un ami des juifs ». Je me faîs à
cette idée. Nous sommes en Allemagne en 1770 ou en 1830.
Voltaire non plus, après tout. Encore que, celui-là,
si on lui avait apporté un capitaine Dreyfus tout ficelé,
il en aurait bien fait son Calas.
Mais Hegel, cet homme qui prend tout à l'envers, comme
dit de lui son biographe Jacques d'Hondt, antisémite,
l'était-il vraiment? Steiner n'est-il pas léger
dans sa certitude? J'ai bien lu, dans le Hegel de Jacques d'Hondt,
que lors de l'enterrement du philosophe, qui entraîna la
dé- mission du préfet de police de Berlin, le seul
hommage «écn't et public rendu à Hegel le
fut par un juij; militant éminent de la cause juive à
Berlin, libéral, ré- publicain ». Gans, le
professeur Gans, le disciple chéri. De son vivant, Hegel
s'était déjà vu reprocher par le prince
héritier ce Gans qui suscitait, par ses cours sur le droit,
des républicains. Ce quî a manqué à
Heidegger, c'est que Goebbels ou Himmler n'aient pas mis sous
les yeux de Hitler une ou deux lettres anciennes de la juive
Hannah Arendt, réfugiée aux Etats-Unis.
- B. F.
- LE
POINT - 2 mai 1998 - N°1337
-
- LE
BLOC-NOTES DE BERNARD-HENRI LEVY
-
- Du déclin moral d'Israël, de cette
crise morale d'un sionisme qui fut, ne l'oublions jamais, l'une
des grandes pensées libératrices de ce siècle
et peut donc fort bien, dès de- main, le redevenir, l'écrivain
George Steiner se dit alerté par un signe minuscule mais
décisif: les échecs; le jeu d'échecs; le
fait, explique- t-il, que, dans l'histoire du jeu d'échecs,
les champions ont souvent été des Juifs et que,
là, tout à coup, l'équipe nationale israélienne
est devenue bizarrement médiocre. La preuve par les échecs?
Elle en vaut bien une autre.
De même, dans le même livre - « Barbarie de
l'ignorance », conversations avec Antoine Spire - cette
définition de Heidegger: « le plus grand des penseurs
et le plus petit des hommes ». Steiner n'est pas, lui non
plus, « le plus grand» de nos contemporains. Mais
ce nouveau texte (publié par Le Bord de l'eau, un éditeur
bordelais hélas confidentiel) est vif, passionnant, constamment
paradoxal et pro- vocant -l'une des lectures le plus stimulantes
de la semaine.
De Steiner encore, dans le même livre, une remarque sur
les « alliances très troublantes entre la plus haute
philosophie et le despotisme». Heidegger, bien sûr.
Mais aussi les compagnons de route du stalinisme. Les éblouis
du léninisme. Tous ces grands intellectuels qui, jusqu'à
la révolution culturelle chinois;e et un peu au-delà,
ont adoré la ty- rannie comme si elle était la
forme déguisée, mais achevée, de la liberté.
N'est-ce pas, toutes proportions gardées, le paradoxe
de la pensée 68? N'était-ce pas l'ambiguïté
de ce très beau, mais très étrange, moment
d'his- toire que fut la révolution réussie de Mai
? Bientôt, la fête sera finie. Le tumulte commé-
moratif sera apaisé. Il restera à penser ce mys-
tère qui, soyons francs, demeure entier: com- ment cet
incontestable mouvement libertaire n'a-t-il trouvé à
se dire que dans les catégories d'un discours' dont la
lourdeur marxiste pa- raIt, avec le recul, si flagrante ? Ruse
de l'Histoire ou de l'Esprit. Hegel ou, toujours, Heidegger.
- http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/George_Steiner
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