EDITIONS LE BORD DE L'EAU
Accueil Nous contacter Diffusion
 
 
YSSEV Jean

LE TABOURET
 
 
(roman)
 
Réédition
Fatima est aveugle, sourde, muette, mais vivante...
 

128 pages - 10,98 Euros - 72 FF
Port et emballage compris en CEE
 
 
 
 
Bon de commande

EXTRAIT
 

Elle était un " engin " comme disait Marie. Un engin qui roulait le long du mur, un engin sans bras, ni jambes et dont le seul organe sensitif était un tout, un corps, un amas de chair molle monté à la verticale. Le dossier l'appelait Fatima. Sa mère aussi. Son père ne parlait jamais d'elle en prononçant son prénom, il disait : " ma fille ", ou il se taisait. Puis il était parti au Koweït avec la majorité des bagages. Sa femme m'indiqua au téléphone que lorsqu'il reviendrait, " bientôt ", elle le suivrait...
Fatima ne venait plus chez eux. Deux week-ends sans la voir. Et elle, la mère, et aussi Nadia avaient pleuré. J'avais raconté cela à Marie et elle avait souri.
Moi, je voyais un peu plus souvent Fatima. Je pensais qu'elle finirait par ressentir ma présence.
Je savais que son seul organe réceptif était son sexe. Je compris soudain que je ne toucherais plus jamais un homme, ni une femme. Je pensais à Fatima, à son sexe qu'elle ne pouvait atteindre. Je pensais qu'elle était stérile et je me mentais. Un peu comme on rêve aux choses interdites quand on est gosse et pauvre...
Soudain je fus rassuré : son bras gauche était normal. Elle aurait pu saisir ma queue. Je pensais à la mort et à chaque instant il était minuit.
 

DANS LA PRESSE

D'LETZEBURGER LAND - SEITE 13
Nr 17 / 26 - April 1996
 
 
Le plus mortel reproche que puisse encourir un auteur, c'est d'écrire une histoire effroyablement prévisible. Jean Yssev n'en fut pas dupe. Sinon il aurait laissé planer quelques doutes. Mais non, il met les choses tout de suite au point. " Oui, je l'ai fait ", lit-on à la première page, après que le narrateur eut posé son revolver sur le buffet. Ainsi, la suite n'est,qu'une ques tion de justification., une longue tentative de clarification. Pourquoi vient-il - toujours celui qui narre, un travailleur social moyennement rigoureux - de tuer Fatima, une enfant aveugle, sourde et muette de naissance? Était- ce par haine ou par compassion? Peut- être par amour, pour la délivrer d'une vie qui n'en est pas une? Ou parce que son rêve de sauver l'humanité s'est rompu, peu à peu, et qu'il ne croit plus en rien. .. Bien sûr, il y a encore d'autres raisons, d'autres explications plus complexes: notons d'abord et surtout ce malaise devant sa propre misère.
De fait, les souffrances du "je" sans nom de ce premier roman de Jean Yssev sont multiples. Ayant perdu son père lorsqu'il n'avait que cinq ans, il se reproche de ne pas avoir eu ni la force, ni le courage de reprendre son flambeau, afin de partager son monde peuplé d'ingénieurs et de chercheurs. Au lieu de cela, il s'engage sur un terrain plutôt contrastant: l'étude de la société ou autrement dit: de la détresse humaine. Là encore, il souffre. De l'incompétence des psychiatres, de son sentiment de pur dégoût à l'idée que les gens qui viennent le voir ne sont que des " clients ", qu'il ne peut rien faire pour eux, ou très peu, puis aussi de son indifférence.
Enfin, il y a le dossier de Fatima, et ce petit papier jaune disant: "Si la famille part sans elle, elle mourra. " Il en paraît choqué, essaie de comprendre la gravité de la situation, relit quelques rapports sur l'état général de la gamine, sur sa situation familiale: elle est musulmane, ses parents veulent re- partir chez eux, dans le Koweït, mais sans elle, parce que là-bas, l'handicapée ne serait jamais acceptée, un problème culturel. Bientôt, on devine quelques ressemblances entre cette fille sans liens avec le monde qui l'entoure et ce "pauvre type qui n'a jamais aimé personne ", cet homme qui étouffe. L'une comme l'autre supportent une vie qu'ils n'ont pas voulu vivre. Une vie sans réconfort.
Par passages, la lecture de ce livre s'avère aussi pesant, aussi suffocant que le dossier de Fatima et ses conclusions socio-médico-psychiatriques. D'un côté, on est touché de pitié, mais de l'autre côté, on flotte. Somme toute, on n'est pas juge de la peine d'autrui. Pourtant, si par hasard, par malchance ou par accident c'est notre tour d'être assis sur un petit tabouret, comme un genre de phoque, "un amas de chair molle monté à la verticale ", ne serait- ce pas préférable que quelqu'un joue l'arbitre de notre sort? Voilà l'une des questions critiques, posées par l'auteur (né en 1965). Il Y en a d'autres, pas moins cruciales. Quant aux réponses, elles ne sont guère très rassurantes. D'où notamment une certaine gêne. Alors qu'on s'est cru sûr de son fait, les doutes s'enchaînent. Il en résulte qu'on ne sait plus où on en est. Tout comme d'ailleurs le narrateur. Pris de vertige, on trébuche. Vite, un tabouret, même petit, voudrait-on crier. Afin qu'on puisse s'y installer. Pour pleur- nicher, pour oublier ou pour refaire le monde d'une façon moins défaitiste.
Gabrielle Seil