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Isabelle CLAUDE dit GRANDJEAN

La Mémoire volatile
 
(Lettres jamais parties)
 
Dans les chenils, si les chiens le pouvaient ils creuseraient leurs plus profondes fossettes au moment de recevoir leurs adopteurs possibles. Mais plutôt ils aboient la gueule de guingois. Ils voudraient creuser un sourire. J'aboie doucement de mes phalanges, penchée sur le blanc à dire.

*
La demeure aux demeurées. Les Oiseaux. Ma cage. Les Oiseaux, des enfants qui brament à travers toute la bâtisse. Qui se ruent contre les murs.
- Aboudada barbette!!
Qui brament de tout leur saoul jusqu'à épuisement, parce qu'ils se barrent. Leur esprit se barre en sucette, s'échappe de plomb sur le paletot. La folie qui fait le siège à ces corps même pas finis.

1976. Deux ans qu'Ali avait triomphé sur Foreman. C'était 1976 et je me cognais à ces visages ahuris, hébétés, hallucinés. Toutes mes petites sœurs enclaquemurées, prisonnières de la souffrance, innocentes de tout, avilies, gavées de médics et moi au milieu, l'innocente sans village.
De cette épreuve écrasante, de la douleur du rejet et de l'abandon, j'ai puisé ma force créatrice. Du néant vociférant, on peut dire.

*

Des hirondelles et des mouettes, ensemble enfermées. À Sanary-sur-Mer on enferme les Oiseaux. On leur cloue le bec, quoi. Les unes ont des soucis avec la bouffe. Les autres… Pour les autres…Hhhh… c'est les nerfs. Des oiseaux folledingos, en somme. Ils ne savent pas encore vraiment voler que déjà on trouve que ça ne va pas comme il faut. Des oiseaux englués en plein dans le malamour. Le malamour, ça vous flingue les ailes, drett' on the fly. Alors évidemment… ça crie tout ce que ça peut crier. Ça vocifère même. Vos gueules! Certains, comme moi, écrivent. Parce que moi, je ne crie pas, non, moi j'écris. Mais c'est du pareil au même dans le fond. Ouais!… dans l'fond de la plume, j'exagère.
- T'exagères, Léa!
- Ah non! Moi, c'est Juliette. Juliette-à-son-papa-Roméo!
- Tais-toi, sale petite teigne! Je me saigne aux quatre veines pour toi, et tout c'que tu trouves à faire, c'est de traîner tes journées à lire des trucs pas comprenables. T'as même pas idée de c'que ça parle. Tu fais ta maline, hein?! Je vais t'en donner moi, du bouquin, tiens!
Et Vlan! Une Morale de l'ambiguïté en plein dans les gencives. J'en avais semé partout, moi, de la Morale. Et dans toute la carrée encore! Et vas-y que je t'ambiguïte la mother. Mon vieux bouquiniste en avait tout un stock. Fallait bien qu'il le fourgue. Alors j'y ai pris, moi, son stock de morale. Ni une, ni deux. Hop! Mam'zelle l'anormale est très morale, oh oui Môssieur!
- Tiens! ta Simone! Ah t'es vraiment pas normale, ma pauvre fille. Mardi on ira voir le Docteur Schwartz. On va voir alors si tu vas continuer à faire longtemps ta mariolle, hein?!
Paris. Rue de Dunkerque. Printemps 1974. Au bout du couloir, la salle d'attente est miteuse. Ça sent le nocturne à plein nez. Autant dire que ça sent le macchabée, la fin de parcours. Dans ses habits minables, la mother serre les genoux. La v'là qui tripote, agacée et carrément nerveuse, son sac à main. Ce qu'elle renifle, la mère, merde! Oh pas qu'elle pleure, non, elle pue, voilà tout. Elle pue du cornet. Le bon toubib lui trouvera bien un petit dérangement biliaire. Avec tout ce que je lui fait voir, à la mère… Paraît que j'suis intenable, insupportable. Une vraie furie, même, que j'suis.
- Salope! Ruittt, Puhhh! Un gros mollard bien glaviotteux dans la tronche, que j'lui ai balancé.
- Saleté, t'es rien qu'une petite dévergondée. J'aurais mieux fait de me casser les deux jambes le jour où ton père et moi… Pauv' vieux, y doit se r'tourner dans sa tombe à l'heure qu'y'est.
- Laisse donc mon père un peu tranquille, sale pute! … Tut-Tut-Tut, ça-sent-la-pute!
Et Vling! Six Personnages d'un Pirandello qui revole.
- Mais qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour mériter une engeance pareille?!
- C'est pour mieux t'emmerder, mère, si j'suis venue au monde. T'as pas oublié ça, j'imagine?! Tu m'l'as tellement dis et redis, que tout l'quartoche, ben, il le sait, que j't'empoisonne l'existence. Que je te pourris la vie avec la mienne, hein, c'est ça?
Silence dans le combat. Elle fourbit ses armes, la mère, pour sûr.
- Putain d'ovaire à la noix! S'il l'avait su, ton ovaire, s'il avait su quel poison j'étais, il te l'aurait expulsé, ton avorton de fille! Tiens, prends ça! - pas question de lui laisser une chance de finir de me démolir.
Le Docteur Schwartz est sombre. On dirait qu'il sait, qu'il a reniflé, lui aussi, l'odeur de la mécanographe-comptable. À peine poussé la porte sur la salle d'attente que l'œil se fait circulaire. Par-dessus ses lorgnons il matte son bifteck du jour : Une mère mièvre et adipeuse flanquée d'une adolescente boutonneuse. Une jeune fille qu'on dit effrontée, mauvaise, en un mot : anormale. Il a compris. Ça comprend tout d'la misère, ces vieux débris-là!
- C'est pour la jeune demoiselle?
- Euh… non c'est pour moi, Docteur.
Je lève le nez que j'avais fixé sur la moquette crasseuse. Je m'y contais une folle histoire de chancres mous et de cancrelats perdus, ébouriffés dans les touffes erratiques d'une moquette surannée. Alors c'est peut-être vrai, hein, que c'est elle qui disjoncte, la vioque?…
Elle se déplie, tendue comme un arc prêt à assaillir, mais en même temps elle fait dans le fielleux comme pas permis. Elle pue le miel fielleux. Voilà, c'est ça qu'elle pue, la mère. Elle fait sa polie, comme ça, sa soumise. Elle rampe. C'est qu'elle a grand besoin qu'on l'aide, la mère, dans son chemin de croix.
Derrière la porte la converse s'étouffe en chuchotis. Le nez dans les chaussures, j'entends comme un murmure plaintif et lancinant. A peine interrompu, de temps à autre, par la voix grise du Docteur Schwartz.
- Entrez, mon petit, allez.
- Je n'suis pas Vvvotre petit! Que j'lui fait au vieux schnoque.
- Ah vous voyez bien, Docteur, qu'elle a le diable dans la peau!
Sûr, qu'elle en jouit, la mère, de mon culot.
- Mais non… mais non… c'est la jeunesse d'aujourd'hui Madame. Avec leur musique de dingues aussi, faut les comprendre ces petits… Moi, je comprends tout, Madame. Avec cette musique de cinglés, la jeunesse perd la raison, voilà tout.
- Musique de Ddddingues, ça vous l'avez dit!
Sur le mot " dingue " elle avait insisté lourdement. Lèvres serrées, langue butée à la rangée des dents, mâchoire inférieure avancée, elle mordait dans le mot que lui tendait l'allié médical. Ah! elle va finir par l'avoir sa consulte la veille vache!
- Bon! Bon!… allez, à nous jeune fille…!
Le cabinet du docteur sentait la poussière et le beurre rance. Au mur, de vagues et lointaines reconnaissances médicales. Il a bien dans les soixante piges, l'Ostrogoh.
- Je pense comme votre mère…
- Rhaaaaaaaaa ! Aaaaah…. Aaaaahhh!…
- Qu'est-ce qui ne va pas? Vous avez mal quelque part?
Je grimaçais à qui mieux-mieux. Je me renversais sur ma chaise avec convulsions et tout le bataclan. C'est pas pour rien que je remportais tous les ans le concours de grimaces à Bassou. Scène I - Acte 2! Sûr que j'aurais remporté l'audition du cours Florent à ce compte-là.
- Ah vous! ne me touchez pas, hein, vieux pervers!
- Ah ben vous voyez bien Docteur qu'elle a un grain c'te gamine. Mais qu'est-ce que j'ai bien pu faire au bon Dieu pour…
- Allons… allons… Alors…? Que se passe-t-il, jeune fille?
- Ben… C'est que vous êtes d'accord avec ma mère. Avouez que pour moi c'est plutôt mal parti, hm?
- Non mais regardez-moi cette petite effrontée qui vous répond. Baisse les yeux! Baisse les yeux quand tu causes à Monsieur l'Docteur, veux-tu?! J'vais t'apprendre, moi, la politesse.
- Tut-tut-tut….
Et Vlan! Ue mornifle sur le coin d'l'oreille!
- CHhhhh… On se calme… On se calme…! Je crois que cette petite famille a grand besoin d'un bon repos. Aussi, jeune fille… je vous recommande la campagne! Le décès de votre papa… les études… votre situation d'enfant unique…. Tout ça, ça se comprend, ça vous perturbe. D'ailleurs, qui ne serait pas perturbée…
- Pertur….
La vioque elle s'était jetée sur le mot comme la misère sur le monde et elle s'y accrochait comme une moule à son rocher.
- Attendez…. Attendez… que j'en arrive… Bon, jeune fille….
Le ton était péremptoire. Moi, je filais coton. L'heure devenait grave. Je le sentais bien en les voyant louvoyer comme des traqueurs.
- Jeune fille… vous méritez de prendre un long répit, et votre mère aussi, d'ailleurs.
La fielleuse se tordait les doigts. Ce qu'elle devait bander dans sa tête, la salope!
- Elle a bien du mal, votre mère, vous savez pour y arriver.
- Arriver à quoi? À ses fins peut-être? Hm? Arriver à me nier? À m'eXx-pulser? La délivrance, en somme, Docteur.
Je me battais encore un peu, mais dans l'fond du fond, je voyais bien que j'étais faite comme un rat. À l'os.
Au bout de sa longue diatribe, il a fini par cracher le morceau, le vieux dégénéré. Il m'a tendu une feuille. Fallait que je signe. C'était pour mon bien. La mère, elle, elle s'approchait, tout doux, mielleuse comme d'hab' dans la circonstance. J'étais cernée. Allez hop! Ouste! Aux Oiseaux, la gamine! Fini de piailler, de s'époumoner au ciel parisien! C'est une campagne de bord de mer qui m'attend, Oh-gué Oh-gué! On s'ra don' ben gentil avec moi, là-bas. C'est une maison exprès toute faite pour les enfants. Maison sanitaire que ça s'appelle. Et puis…. Paraît que je vais avoir des tas de petites camarades…. Alors… hein… de quoi que je me plaindrais, hein?
*
Parmi ceux qui moribondent, il y en a de tous âges. Ils moribondent de toutes sortes de manières, mais toujours pour la même raison : Parce que ça ne va plus. Quand tout ce qu'on a en tête, flotte là-haut, en l'air, suspendu, sans jamais pouvoir redescendre vraiment.
Dans la minutie de l'évidence, il y a le pourquoi. Toutes sortes de pourquoi. Chez ceux qui s'accrochent à la vie il y a des Isabelle Feu sous la cendre qui frappent inlassablement le mur de l'inaccessible adresse. Quand les mots pour l'aimé sont empaillés de souvenirs. Puis, il y a des écrivaines, désarticulées, déracinées, loin de chez elles. Et - mais ce n'est pas moins rare- des petites filles mortifiées en écrivaines qui soliloquent au vent ou bien en dedans d'elles-mêmes. Quand ça ne va pas, parce que rien ne va et que tu la regardes faire. Et puis, il y a moi qui attends, qui attends que ça vienne. Mais rien ne vient. Je crois que je moribonde.
Ce que je regrette c'est de n'avoir jamais rien vu. Jamais rien vu venir.
Il m'a fallu faire couler beaucoup d'encre pour savoir ce que je livre aujourd'hui. Que douze ans ce n'est rien pour mourir ; sauf de sentir ça, tous ces murmures emprisonnés. Que l'agonie est lente et longue. Ce n'est un secret pour personne. Toute cette encre pour découvrir ça, que vous savez ; ça, où je me cognais. Jusqu'à ce que la digue puisse enfin lâcher.
*
Une enfant entaulée, c'est pas tout à fait comme une délinquante qu'on enferme parce qu'elle a fait sauter un transporteur de fonds, au fond. Un jour ma génitrice est allée trouver un vieux schnoque de docteur. Sans rire, il s'appelait Schwartz. Docteur Schwartz. Il aurait pu être midi quand ma pue-du-bec-de-comptable-de-mère est allée le trouver pour me foutre aux Oiseaux. Les Oiseaux, ben oui ça s'appelle les Oiseaux, on y entaule des mômes qui ne baissent pas les yeux. Je ne baisse jamais les yeux, mes jupons oui, mais pas les yeux, jamais. Les yeux au ciel et le cul en enfer. Ça fait une moyenne. Aujourd'hui la maison sanitaire Les Oiseaux s'occupe des marmots qui ont des problèmes avec la bouffe mais de mon temps, y'avait les Mouettes et les Hirondelles. D'un coté, des petites camarades qui bouffaient n'importe comment, n'importe quoi et de l'autre coté, des qui se jetaient contre les murs en criant aboudadabarbette. C'est la tôle-errance qui m'a fabriquée. Ça n'a pas duré des milliards de temps. Mais assez pour faire de moi une ex-détenue pour rien, pour ne pas avoir baissé les yeux, mes jupons oui, pas les yeux. Au fond… le fond du baril je l'ai tâté.
Merde la soirée me fait noirceur un peu.
T'es là?

*

Journal d'un samedi

Je sais la violence sourde et intime de deux qui s'aiment. Je sais - mais c'est autre chose - l'abandon et le rejet, l'enfer-me-ment, la mise en cage, oiseau-moche moucheté. Je connais. Oh je connais. Rien de l'ordre de l'affreux ne m'est étranger. Ce n'est pas parce que tu es l'autre que quelque chose d'horrible arrive. Ça m'arrive. Ça m'arrive tu sais. Bien des choses me touchent. Tu me touches. L'autre, tu vois, c'est moi. Autre est un jeu, faut croire. D'acteurs. Feu sous la cendre, comme un foyer allumé, incandescent. J'assure ma descendance comme je peux. Je monte en flamme. Les cons qu'ils descendent. Y'en aura pas de condescendance. Feu sous la cendre, comme un brasier allumé en plein désert. À la fin j'avais quinze piges. Autant dire tout ce qu'il faut pour comprendre. Ça d'abord été la désertion du camp. Puis le piétinement. C'est le coup bien monté de la génitrice. Quand on ne veut plus de son chien, on dit qu'il a la rage. La rage, je l'ai encore figure-toi. Puis ensuite, rien. Rien que le souffle du vent, le souffle du Temps. Alors ça me braise par en-dedans, tu comprends. Tu comprends. Papa. La prunelle de ses yeux que j'étais, que je demeure, toute demeurée que je sois, soit. Ça dérange. Tout dérange. Je. Toutes les fois que je les tiens bien droits, mes yeux, y'a sa voix unique et singulière, à l'homme de ma vie d'enfant, sa voix qui vient me bramer à travers le manche du crayon désenfoui, maudit! Je suis là, là, les yeux plombés drett' à la voûte. Je suis là dans tout ce bleu à te tendre mes mains abîmées et mon coeur écrapouti. Là, Bébert, là... Rouge, rouge, comme un soleil levant! Du vent sur la braise. De mon enfer charbonnier je résiste, pupilles en l'air, bancale et chavirée, le coeur embrasé d'encre, le coeur en mine de plomb pas si pété, le coeur crayon cry. J'abois de mes boyaux broyés. Je t'écris pour témoigner de moi, de ça : c'est de ma peine infinie que je tire ma force. Sur les ruines de mon coeur à jamais enchagriné, j'érige une magnifique, somptueuse cathédrale. Et ça, fallait que tu le saches. Tu pouvais pas ne pas savoir. Voici pour toi, un vitrail de ma nef, frotté pour toi, juste pour toi. Ma cathédrale est une beuglante d'amour.

 
 

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