- Joachim ZEMMOUR
- Mamie
-
-
- Je voudrais
dédier cette nouvelle à ma grand-mère,
qui vient de célébrer ses 90 ans.
- Puisses-tu
vivre
jusqu'à 115 ans
-
-
- Je
regarde son visage. Un sourire vient effleurer ses lèvres
purpurines. J'aimerais caresser ce visage mafflu, lumineux, ces
cheveux d'argent aux boucles délicates.
- C'est
ma grand-mère. Elle me dit : " Je t'adore. "
- Un
lustre de cristal éclaire sa chevelure moirée,
épaisse. Les volets sont clos.
Il fait jour, c'est le matin.
-
- Je
vois ses mains fines, déformées par l'âge,
la peau marmoréenne. C'est de là que vient son
prénom : Blanche.
Il y a un plateau sur la table. Elle a fait du thé et
des gâteaux orientaux.
- C'est
une très vieille table qu'elle a achetée dès
son arrivée à Bordeaux. Le bois est abîmé.
" Tu veux un gâteau ? "
Je lui fais oui de la tête.
-
- Elle
contemple mon visage d'enfant, et son regard vibre de douleur.
Sa jeunesse, elle l'a vécue avec sa famille juive à
Constantine. Elle en garde des souvenirs heureux, une nostalgie
amère, qu'elle évoque parfois
- C'est l'exil. Une
vie monotone, âpre.
Je vois sa solitude.
-
- Elle
me sourit, elle regarde au-delà de moi : vers son passé,
vers ses racines
Ses yeux sont embués de larmes. Elle pleure.
" Pourquoi tu pleures ? "
Elle sèche ses larmes à l'aide d'un mouchoir.
" Je pense à ma mère. "
Un sillon d'amertume s'est creusé autour de ses paupières.
-
- Elle
rit soudain :
" Elle était couturière. C'est elle qui m'a
appris le métier. "
Un éclair passe dans son regard.
" J'ai quitté l'école à douze ans.
J'ai dit à maman qu'il était temps pour moi de
travailler. Elle m'a fait inscrire dans un atelier de couture
en tant qu'apprentie.Ce n'est que longtemps plus tard que j'ai
eu mon propre atelier avec ma sur Yvonne. J'allais voir
maman tous les soirs... "
-
- Elle
serre son châle autour de ses épaules. Elle a froid.
" Nous avions une vie facile, là-bas. "
Là-bas. Elle a dit ce mot avec une mélancolie,
une douleur à peine contenues.
- J'aimerais
toucher l'étoffe sombre sur ses épaules.
" Les soirs de chaleur, nous sortions tous dans les rues
et nous marchions jusqu'au pont suspendu de Constantine, au bord
du fleuve. Il faisait bon. "
Elle ferme les yeux, emportée par le souvenir.
" C'était un pont gigantesque. On était libre,
à l'époque
"
- Je
lis la souffrance dans ses traits. Une senteur d'eau de Cologne
s'exhale de son corps.
" Il y avait des orangers le long des allées. Quand
j'étais petite, c'était cette odeur qui me guidait
jusqu'à l'école. Je peux encore sentir ce parfum...
"
- Je
la vois qui sombre dans l'abîme des souvenirs, jusqu'aux
profondeurs de l'être
-
- Et soudain tout s'arrête.
C'est fini.
- Elle
tourne la tête vers la fenêtre. Elle se lève
et ouvre grands les volets.
Une lumière aveuglante pénètre à
flots dans la pièce. C'est l'été.
- Mamie
me tourne le dos.
Je ne vois pas son visage froissé par la peine, le tremblement
des lèvres, l'imperceptible friselis des paupières
- Il
semble que le souvenir se soit dissipé, que l'émotion
initiale se soit évanouie, perdue dans les tourments de
cette vieille femme blessée.
- Elle
se retourne.
Elle va jusqu'à un petit meuble près du téléviseur,
ouvre un tiroir. Elle en sort une vieille photographie.
" Regarde, c'est maman. "
- Je
vois une femme mure, épanouie. Je retrouve l'expression
sereine du visage.
" - Tu lui ressembles. "
- Une
faible brise d'été fait danser ses cheveux gris.
- Elle
porte une robe de chambre usée, toujours élégante
" Je sais. "
-
- Elle s'assied sur
un fauteuil. Auprès d'elle, le portrait de son époux
défunt veille encore sur le logis. Un visage inconnu.
- Elle
se tourne vers moi :
" Un jour, il y a eu un tremblement de terre à Constantine.
"
- Elle
sourit.
" Au début, on croyait que c'était la voisine
qui déplaçait des meubles
Et puis on a fini
par comprendre ! Alors on a tous décidé d'aller
se réfugier au Jardin Public, de peur que les bâtiments
ne s'écroulent sur nous.
Mon père lui n'a pas voulu partir, par fierté.
Il disait qu'il avait fait la guerre, qu'il connaissait le danger.
"
-
- Elle
détourne le regard, lève les yeux au ciel.
" Une autre fois, tu n'étais alors qu'un nourrisson,
ton père a dû s'absenter et t'as laissé seul
chez toi. Il m'a téléphoné en urgence. J'avais
mis le pain au four mais j'ai tout éteint pour venir te
garder
"
- Je
bois une gorgée de thé. J'essaie de percer son
silence.
- Une
femme fragile, meurtrie par les années, se cache derrière
l'enceinte de cette forteresse d'amertume.
- Je
demeure auprès d'elle. J'attends.
Il règne un silence lourd, palpable
- Je
voudrais savoir ce qu'elle pense, errer au gré de ses
souvenirs. Elle soupire.
" Tu n'as pas froid ? " Je lui réponds que non.
" C'est qu'il m'arrive de frissonner, quelquefois
Quand j'étais jeune fille, j'ai attrapé le paludisme.
Depuis, je n'ai jamais totalement guéri. "
-
- J'entends soudain
le téléphone. Mamie décroche le combiné.
" Oui. "
Elle me le tend. C'est ma mère. Il est l'heure de partir.
- Je
me lève. Je l'embrasse sur la joue. Elle me regarde avec
tendresse.
Et ce sont tous les soleils d'Algérie que je vois dans
ses yeux.
-
Joachim
Zemmour
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