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Olivier F. LÉONARD
Tram 90
 
La ligne 90 du tramway de Bruxelles part de la Gare du Nord et, en arc de cercle, rejoint les parcs publics du Centenaire.
Après la découverte du circuit des maisons Art Nouveau d’Ixelles je reviens, en fin d’après-midi vers le quartier de Schaarbeck. Je suis assis à l’extrémité de la voiture, le dos à la marche. Les voyageurs sont principalement des personnes de la ville vaquant à leurs occupations. Alors que je repasse dans ma tête les merveilles que je viens d’admirer je suis brutalement alerté par des éclats de voix derrière moi.
"Mais enfin, Monsieur, vous pourriez vous excuser, vous m’avez bousculé !"
C’est un Bruxellois, dodu, de 70 ans environ qui interpelle un jeune et grand Arabe, à fine moustache et à l’expression maussade. Il rétorque:
--"Mais non, je ne vous ai pas bousculé."
Et l’autre:
"C’est un peu fort, vous êtes passé à côté de moi et vous m’avez heurté."
--" Je n’ai pas bougé, je n’ai pas pu vous heurter, fichez-moi la paix!"
--"Vous ne manquez pas de culot, vous étiez ici, maintenant vous êtes là et vous prétendez ne pas avoir bougé. La moindre des politesses est de me présenter des excuses."
Les passagers du tram, tirés de leur torpeur, considèrent ébaubis cette altercation inattendue. Tous sont attentifs.
Le jeune Arabe se rebiffe, agacé.
--"Je n’ai pas à vous faire d’excuses, laissez-moi tranquille."
--"Et bien, bravo! Je me demande comment votre mère vous a élevé, vous!"
La réflexion fait mouche. Que l’on s’en prenne à sa mère ne plaît pas du tout au bousculeur qui s’excite brusquement.
--"Attention , ne parlez pas de ma mère. Je ne supporte pas qu’on parle d’elle, vous allez avoir des histoires."
A cet instant, un troisième voyageur intervient. Même âge que le premier, celui qui proteste, mais sec, ascétique, triste.
--" C’est vrai, vous l’avez bousculé. J’ai tout vu. Vous devez vous excuser."
En réponse l’autre grogne:
--"Je vous dis zut à tous et je descends, je suis arrivé."
Le tram 90 s’arrête , la porte s’ouvre et il descend.
--"Sale Arabe!" lance le troisième passager alors que la porte se referme"
--"Ah! Non!" reprend le premier, celui qui a été heurté," Je ne vous permets pas. J’ai protesté, non parce que c’est un Arabe mais parce qu’il s’est conduit de façon incorrecte. Je ne suis pas raciste. Je ne veux pas qu’un raciste vienne à mon secours."
Il se détourne, très digne et chacun, dans le tram, pense que l’incident est clos. Mais, dépité de constater que son attitude n’est pas encouragée, le triste sec passe à l’attaque.
--" Moi, je n’ai pas peur de dire que je suis raciste. J’en ai assez de voir tous ces étrangers dans Bruxelles qui viennent nous bousculer. Je regrette de ne pas avoir été assez vieux pendant la guerre pour m’engager aux côtés des nazis et lutter contre les communistes sur le front de l’Est et protéger la pureté de la race. Et je le montre!"
Il est levé. Le voilà qui joint les talons et fait le salut hitlérien devant les voyageurs médusés. Le passager bousculé hausse les épaules, écœuré manifestement et soupire:
--" Je n’ai rien à faire avec vous."
A ce moment, alors que tout le monde, la respiration jusqu’ici retenue , croit pouvoir se décontracter, un quatrième intervenant surgit. Il était face à moi au fond de la voiture et suivait les échanges avec passion. Il s’approche du nazi et le regardant droit dans les yeux.
--"Je ne peux vous laissez dire cela, espèce de salaud. Mon père est mort à Buchenwald parce qu’il était Juif. C’est une honte d’entendre des choses pareilles."
Le tram roule et s’arrête aux différentes stations dans sa petite musique de grincements et craquements. Je soupçonne certains de ne pas descendre pour assister à la fin de l’altercation et ceux qui prennent le spectacle en marche doivent avoir du mal à suivre.
Devant le dernier acteur furibond la femme du nazi, jusqu’alors en retrait, se lève à son tour, courageusement afin de défendre son époux.
--" Il ne faut faire attention à ce que dit mon mari, hier, à la télévision, il a vu un film de guerre qui lui a mis ces idées en tête. Il n’est pas comme cela d’habitude."
Le mari s’insurge.
--" Ne t’occupe pas de ça! Il y a des choses qu’il faut dire. Ce n’est pas parce que les autres n’osent pas qu’il ne faut pas affirmer ses convictions."
--" Vous me dégoûtez d’être belge." constate le premier voyageur.
Pour ne pas être en reste le conducteur du tram intervient et menace de tout arrêter si le calme ne revient pas. Murmures dans la voiture.
Dans le même temps le nostalgique hitlérien est entraîné par sa femme à la station où je descends également. Je les vois s’éloigner alors qu’elle le sermonne.
Ainsi l’écume remonte vite à la surface des flots que l’on croyait limpides.
 

O.F.L

1998


Olivier F. Léonard a publié aux éditions Le Bord De L'eau
L'Homme qui brûle

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olivier-f.leonard@orange.fr


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