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Yves LABBÉ

La modiste

 
Cassé, ce bras ! Chute évitée mille fois, et pourtant dans ce jardin d'Ile-de-France… Il faut s'habituer à ce rouleau de résine. Une impression de déjà vu envahit Nicolas. Oui, il a sept ans, c'est le même bras, le même affaissement du poignet, la même douleur qui irradie. Il a peur…
*
On est fin juin, l'école du quartier Saint-Morille vient de fermer ses portes. L'instant d'avant, il jouait à Tarzan, les jeunes branches remplaçaient les lianes tropicales, et l'une d'elles avait lâché. Des vacances gâchées d'avance par cette chute du côté de la levée de Belle Poule, au bord de la " vieille Loire " - un bras de Loire à sec l'été - par une si douce soirée. Nicolas sentit qu'il perdait du coup et pour longtemps une liberté si brève et si durement acquise. Mère l'entraverait bien plus sûrement que ce plâtre par ses soins, son dévouement. Il faut se sacrifier pour ses enfants, elle disait. Nicolas l'accompagnerait ; on allait se distraire tout de même ! Pour une fois qu'elle le confiait à son père ! Il viendrait avec elle chez la modiste, ça fait une promenade. C'est comme ça qu'il a connu madame Dupuy, la maison de madame Dupuy, le mari de madame Dupuy.
Madame Dupuy, petite femme brune, nerveuse, mécanique, se déplaçait avec des patins sur son plancher ciré, à la manière d'un skieur de fond, le " glissé " en moins. Corsage, jupe droite et chaussons fourrés qu'on aurait dits collés sur ses patins de feutre. Elle pouvait en même temps produire un sourire mi commercial, mi mondain. Elle officiait dans la partie surélevée de son pavillon. On y montait par un escalier extérieur. C'était au bord de la grande Loire. Mystérieux travail de la modiste pour Nicolas. Faire des chapeaux de femme semblait le but principal, mais de proche en proche, elle confectionnait toutes les pièces des vêtements féminins. Les meubles vernis du salon de madame Dupuy étaient jonchés de formes en feutre, de dentelles, de tulle, de fleurs et de fruits confectionnés en tissu, de coupons, de patrons. Les ciseaux énormes, la craie plate, la machine à coudre Singer à pédales, le matériel de couture, étaient placés près de la fenêtre, une bow window ouverte sur les stricts parterres du jardin. A l'opposé, une simple fenêtre dévoilait la Loire, ses courants et ses tourbillons.
Des femmes, chaque semaine, venaient faire salon dans le salon de madame Dupuy, tout autant que des essayages, comme avant la guerre, encore si proche. La guerre … Nicolas cachait dans une caisse, sous son lit, son jouet le plus précieux : une " ailette " de bombe récupérée sur la grève. Tous ses copains en avaient aussi. Il n'y a pas si longtemps, il fallait, pour aller chez madame Dupuy, franchir une passerelle façon pont suspendu qui remplaçait le pont détruit par les américains. Un plaisir pour Nicolas, le balancement atteignant sa plus grande amplitude au milieu du fleuve ; un cauchemar pour sa mère. Elle préféra bien vite les services d'un batelier, qui traversait la Loire avec un bateau à fond plat manœuvré par une perche, modeste gondolier angevin. La maison de madame Dupuy devenait tour à tour atelier, salon de thé, lieu de confidences. De ces femmes bien en chair rassemblées émanaient pour Nicolas mystère, sécurité et angoisse. On chuchotait, il s'essuyait quelques larmes dans ce salon si douillet, parmi ces jolies choses. Nicolas vivait ça au raz du sol. Adulte, on oublie que les enfants n'ont pas la même perspective, qu'il y a un solipsisme physique pour eux. Bien souvent l'une d'elles, assise, retroussait sa jupe pour ajuster ses bas. A l'époque, ils s'arrêtaient juste au dessus du genou, arrimés avec des jarretelles. Les bas faisaient paraître encore plus laiteuse, tremblotante, la chair découverte. Aujourd'hui Nicolas se demande pour quelle raison ces femmes encore jeunes - sa mère était de loin la plus âgée - ne provoquaient alors aucun trouble, aucun désir naissant chez lui ? Nicolas n'aimait pas que sa mère se rajuste comme ça. Entre les essayages de chapeaux faits à trois - Je tiens le feutre, pouvez-vous placer le ruban, merci, qui veut essayer les cerises … Ces dévoilements intimes étaient le prélude au dévoilement des vies. On parlait bas, même quand Nicolas était éloigné. Il en avait conclu que la grande affaire de ces femmes se tenait quelque part au dessus de la lisière des bas, choses effrayantes entourées de mystère, de souffrances pour les enfants qui arrivent, pour ceux qui n'arrivent pas, fonctions organiques immenses accompagnées de sang, de liquides, de terreurs. Pourtant elles étaient enjouées quand elles ne chuchotaient pas, et Nicolas ne comprenait pas ce passage brutal du rire aux larmes, de l'ombre à la lumière. En général, c'est à ces moments là qu'on le regardait. Une des femmes, rarement sa mère, lui disait, l'air sucré - il doit s'ennuyer le pauvre ! Il serait mieux au jardin.
Nicolas avait mis longtemps avant de trouver le plus petit intérêt au jardin de madame Dupuy. Il se trouvait seul le plus souvent sauf une fois ou deux, avec une petite fille, venue aussi avec sa mère, puis éloignée du salon comme lui. Aucun jeu n'avait trouvé grâce à ses yeux. Il préférait finalement se trouver seul au jardin. Ça lui avait pris du temps pour en faire un terrain de jeu, puis une terre d'aventures. D'abord, maussade, parcours des allées recouvertes de sable en raclant les semelles ; puis plaisir inexplicable à revenir à son point de départ pourtant jamais perdu de vue dans ce si petit espace. Quand il était congédié du salon, il s'arrêtait en haut des escaliers. Il saisissait le jardin d'un seul coup d'oeil, formes, couleurs, tracés, les quatre parterres identiques, les allées qui les séparaient en croix, celles qui faisaient le tour du jardin, la minuscule fontaine-poisson glougloutant au centre. Il composait en pensée de multiples itinéraires. Ceux qui se terminaient à la fontaine se fixaient toujours mieux que les autres dans sa mémoire. Descendant les marches pour se retrouver au niveau du sol, c'est un jardin différent qu'il voyait et sentait dans son corps. Pour retrouver les circuits imaginés, il ressentait sans se l'expliquer l'impérieux besoin de les parcourir, chaque cheminement semblant à la fois familier et insaisissable. Il y recensait d'infimes différences : bordure d'arceaux incurvée ici, fleur inconnue là, dans ce massif. Il aurait pu franchir les bordures, traverser les espaces de gazon, mais s'imposait comme une nécessité de rester sur le chemin, de continuer la déambulation. Il avait remarqué que chaque allée partant du centre aboutissait à une ouverture : le portillon sur la rue, l'escalier qui menait au perron. Sur les côtés, les deux allées butaient contre un mur. On y avait placé des amorces de tonnelles, comme pour suggérer des portes à venir. Nicolas saurait plus tard qu'il entrait dans le monde des dédales, des labyrinthes, des mandalas tibétains qu'il s'efforcerait de comprendre. Ce qui restera toujours mystérieux à ses yeux, c'est l'irrésistible envie de parcourir cet espace si réduit qui submergeait alors l'enfant, et ce qui pousse aujourd'hui les randonneurs, trekkeurs, à parcourir ce qu'ils ont tracé sur la carte. Pour exister, un trajet doit être parcouru : le pèlerinage se nourrit de cette exigence. Étrange processus où le devenir prévisible et inconnu de nos pas est comme le parcours de nos vies : d'imprévisibles trajectoires semblent donner le change, reculer toujours plus une inéluctable fin partagée.

Le jeu dans cette nature domestiquée allait être dérangé par un personnage nouveau. À la troisième visite, au moment où il allait vers le jardin, Nicolas entendit l'homme monter d'un bref glissé de souliers, suivi d'un appui sûr, lourd, sur les marches carrelées de l'escalier. Des pas d'homme, pas le petit claquement des chaussons de madame Dupuy, ni le bruit sec des talons des clientes, même quand elles peinaient de tout leur poids retrouvé - les privations de la guerre, la minceur forcée, étaient déjà loin. Sur le palier, encadré par la porte ouverte du salon, un homme s'arrêta en effet, surpris, contrarié. Nicolas vit la pâleur du visage, le front plus blafard encore : casquette toujours portée sans doute, ôtée cette fois. La veste et le pantalon de marque " Mont-Saint-Michel ", d'un même bleu délavé, étonnaient ici. C'était la tenue des ouvriers, des artisans, des vieux " en retraite ". Elle était pourtant plus qu'un simple vêtement de travail : c'était l'habit d'un destin, il collait à la peau de celui qui le portait, souvenir lointain des corporations de métiers. On ne l'ôtait presque jamais, sauf pour la messe du dimanche ; et les Vêpres pour les plus zélés. Comme si on pouvait tromper le Seigneur sur sa condition … L'homme n'était ni grand ni costaud en apparence, mais ses mains épaisses, puissantes, nerveuses, étaient le labeur même, celui qui déforme les corps.
- Ah ! Mais c'est que voilà monsieur Dupuy ! Que faites-vous donc là monsieur Dupuy … Allez, sauvez-vous vite, vous nous dérangez ! Madame Dupuy, férocement enjouée, s'était mise à skier sur ses patins autour de la table, décochant un sourire pincé. Sa mère, les autres femmes, Nicolas s'aperçut qu'elles faisaient semblant fébrilement de ne rien voir. On ne s'occupait plus de lui, il descendit au jardin.
A la visite suivante, il eut envie de s'évader des parterres et des allées. Pas question de sortir du jardin, reproches assurés sinon. Il craignait surtout leur intolérable durée - Tu sais que ton fils s'en va sans crier gare, maintenant ! Ça ne te fait rien ? Les tonnelles sur les côtés ne recelant aucune porte encore, il restait un portillon, juste à côté de l'escalier. Nicolas pouvait bien risquer cette petite transgression. Le portillon franchi, il découvrit un endroit en friches. Les herbes y avaient poussé, l'ombre portée par les arbres voisins maintenait un mélange d'effluves de terre, de senteurs acides de fougères, et dominant tout, puissante, douceâtre, l'odeur du fleuve. La Loire était là, à deux mètres en contrebas. Le fleuve gonflait déjà et laminait la berge. Plus au large, entre les bancs de sable et de vase, de sombres tourbillons se formaient, disparaissaient, se reformaient. Pas d'allées derrière le pavillon pour canaliser les pas, risque de chute dans la Loire si on glissait. Un appenti couvert de plaques d'Eternit, fermé par des planches, s'appuyait sur la maison. Nicolas sentait à la fois l'exaltation et l'inquiétude monter en lui. Il fixait, fasciné, les perches plantées dans le fleuve qui luttaient contre le courant, courbées, puis redressées brusquement par les remous. Elles maintenaient les filets des pêcheurs d'alose, sorciers du fleuve sur leurs barques plates au milieu des tourbillons. Une de ces plates était arrimée à un poteau planté sur la berge. Nicolas pouvait y descendre par quelques marches de terre consolidées par des rondins de bois, comme dans les sentiers de montagne. Il allait le faire quand il vit l'homme. Monsieur Dupuy le dévisageait depuis l'appenti, les deux jambes plantées comme le manche de la faux dont il était en train d'aplanir le tranchant ébréché par les pierres heurtées en peine vitesse par la lame. Pas trace d'un sourire, de l'air entendu, de l'indulgence inconditionnelle d'un moment que les adultes exhibent devant les enfants des autres. Pas non plus d'hostilité dans les yeux fiévreux. Il restait là à regarder Nicolas sans rien dire jusqu'au moment où il lâcha - Vaut mieux pas rester là, petit !
La semaine qui suivit, sa mère n'alla pas chez madame Dupuy. Pas de copains disponibles, partis sans doute avec le patronage pique-niquer sur les grèves. Il aimait bien, avant qu'on décide que son bras plâtré rendait ça impossible. Une musette avec des tartines beurrées couvertes de fraises coupées avec du sucre, une bouteille " d'eau rougie ", avec son obturateur en porcelaine blanche, le joint en caoutchouc. Ecraser les mouches avec un élastique lui donnait maintenant moins de plaisir. Il était pris par le jeu du jardin, et il s'aperçut que ses déplacements habituels y ressemblaient. Parcours familiers bien que différents par mille détails : changement de trottoir, passage devant ou derrière " l'usine à eau ", avec là aussi des zones mystérieuses comme l'endroit où l'Usine (on disait qu'elle fabriquait des hameçons) entreposait ses rebuts, inestimables richesses pour la récré. Pour aller à l'école depuis Saint-Aubin, il filait tout droit en sortant de la maison. Il fallait d'abord traverser un premier pont. Il y avait une statue terrible en son milieu, ou plutôt ce qu'il en restait après les bombardements. Etait-ce la statue de Dumnacus, chef gaulois vaincu par César après Alesia ? Certains penchaient pour une autre version qui expliquait pour eux le nom de la ville : Les Ponts-de-Cé. Une attaque gauloise aurait empêché les romains de finir de graver " Pont de César ". Franchir ce pont était chaque fois une épreuve pour Nicolas. L'été, ses hautes arches apparaissaient énormes, le fleuve presque à sec serpentant entre les piles en contrebas. L'hiver, au contraire, furieux, il montait tellement que les arches étaient presque noyées.
L'autre découverte qu'il fit le remplit d'aise. Son père lui avait réservé un minuscule carré de terre où il lui avait appris à cultiver des légumes. Il venait de comprendre qu'il était jardin dans un jardin. À la mesure de l'enfant, il pouvait y travailler avec des outils miniatures. Ce n'était pourtant pas comme le jeu de dinette, bien avant, avec sa copine Françoise. De vrais légumes poussaient dans de la vraie terre : persil, radis, haricots. Bien plus intéressant encore, il découvrit que son jardin et celui de madame Dupuy prêtaient aux mêmes jeux. Ce qu'il parcourait à pied dans l'un, il le suivait du doigt dans l'autre où les petites planches cultivées étaient séparées par un cordon de terreau. Le jardin pouvait même devenir gigantesque et imprévisible quand, le nez au ras du sol, Nicolas y voyait une forêt luxuriante, familière et inconnue, parcourue de monstres-fourmis. Bien plus tard, il reconnut dans " Microcosmos " le monde de sa petite enfance, le film qu'il aurait pu imaginer.
Quand il était au jardin avec son père le samedi ou le dimanche, parfois celui-ci arrêtait sa besogne, interrompait les rêveries de Nicolas en plantant lourdement sa fourche. D'un geste il l'invitait à le suivre. Ils retrouvaient la compagnie des hommes au café. On y buvait des apéritifs dans des verres coniques en parlant fort - Byrrh, Dubonnet - et surtout du blanc d'Anjou des coteaux de l'Aubance tiré du tonneau dans des " fillettes ". Les petites bouteilles étaient apportées par la serveuse, coincées entre deux doigts, si bien qu'elle pouvait aisément en transporter six d'un coup. Les corps lourds des hommes détonnaient dans la salle lambrissée à mi-hauteur, tapissée de papier à fleurs au-dessus. Le café semblait improvisé dans la salle à manger de la " patronne "
- Qu'est-ce que ça sera pour le petit ?
- Tu veux quoi gamin ? …
Nicolas se retrouvait devant une grenadine dont il aimait le rubis somptueux avivé par la lumière. Il sentait l'odeur des vêtements de travail, manches retroussées. Bien avant, ces bras d'homme l'avaient sorti de son lit, projeté sur les épaules. Il s'était retrouvé sur la grève au milieu d'un feu d'artifice. Il n'avait pas peur, c'était beau - Les américains bombardent les ponts avait dit quelqu'un. Le salon de madame Dupuy, c'était bien différent. Il y avait bien les ciseaux énormes mais on ne les plantait pas comme la fourche, on les posait. Pourtant, sa mère aussi l'avait saisi d'un coup, une fois, visage plaqué durement sur le parquet. Nicolas sentait sa peur. Juste avant il avait vu par la fenêtre la mitrailleuse allemande à l'entrée du pont et les " forteresses volantes " comme des poissons argentés dans le ciel, la nuée de petits objets scintillants qui descendaient en grappes lentement, des bombes disait sa mère qui le recouvrait de son corps, lui écrasant le nez sur le sol. Le forgeron d'en face était sorti pour jauger l'importance de l'attaque, malgré les cris de sa femme depuis la maison - Ils vont en prendre plein la gueule les frisés ! Petit, doué d'une force incroyable, il braillait de sa voix puissante, indifférent aux sirènes et aux cris.
 
À la fin de l'été son père emmena Nicolas en vélo du côté de Sainte-Gemmes. On lui avait installé une petite selle sur le cadre, il grimpait là-dessus, pieds posés sur deux petits supports relevables, mains sur le guidon. Il avait l'impression de conduire le vélo. Où allaient-ils ? Nicolas ne savait pas. Son père lui avait dit qu'il avait acheté un lot de bois. Il fallait couper les arbustes, les débiter, les enlever, mais il ne savait pas faire, et avait confié le travail à quelqu'un de connaissance. À cette époque les enfants étaient parfois associés à ce monde des hommes, à condition d'être transparents, de ne pas faire l'enfant. La route ressemblait à la levée de Belle Poule. Plus tard Nicolas apprendra que ces levées, digues qui contenaient le fleuve, avaient été construites dès le Haut Moyen Âge, gigantesques travaux conçus et dirigés par les communautés monastiques. Il voyait se succéder, au rythme lent du pédalage paternel, les chemins de traverse, les carrefours, autant de trajets possibles dans un immense jeu du jardin. Ce paysage, il n'arrivait pas à l'embrasser d'un seul coup et se demandait comment les adultes pouvaient avoir dans leur tête ce labyrinthe géant. Ils n'avaient pas l'air de jouer ; ils allaient d'un point à un autre, ils avaient leurs raisons, jamais ne revenaient en arrière pour essayer autre chose. Lui, l'enfant, savait le retour possible, rien ne changeait, finalement. Les journées faisaient semblant de se terminer à la tombée du jour. On longea un bras de Loire. Des hommes travaillaient à défricher le talus jusqu'à la berge. Les arbustes étaient abattus à la hache ou sciés, puis émondés. Les parcelles avaient été délimitées par des cordes tendues entre la route et la berge, des numéros étaient peints sur des planchettes accrochées aux cordes. Le vélo s'arrêta bientôt devant une de ces parcelles. Nicolas fut déposé à terre. Son père se mit à parler avec un homme, en contrebas. Il préparait un fagot avec les branchages récupérés, un pied posé sur le tas, liant l'ensemble avec une jeune tige souple. Nicolas, qui venait de réussir à lacer seul ses chaussures se demanda comment l'homme allait faire la boucle. C'est plutôt une sorte de clé qu'il fit, en tordant la tige et coinçant l'autre extrémité dessous puis, relâchant tout, le fagot se trouva bloqué par le frottement des branches, là où l'écorce tendre s'épluchait. Quand l'homme se redressa, il vit que c'était monsieur Dupuy. Lui salua le père silencieusement en touchant sa casquette, puis en la relevant et la rabattant d'un centimètre à peine. Ainsi ceux qui vivaient de leurs bras saluaient quelqu'un qui n'était pas de leur monde. Le père, fonctionnaire du Trésor, était un notable. Puis il répondit debout, jambes calées dans la pente, faucille à la main, jetant des mots aux questions du père. Le visage était bien le même, blême, yeux fiévreux regardant il ne savait quoi, au loin.

Quand on lui retira son plâtre, la surveillance rapprochée dont Nicolas était l'objet se relâcha. Sa mère accepta qu'il aille retrouver les pêcheurs sur le bord de la vieille Loire, à condition d'être visible depuis la terrasse du jardin familial qui surplombait le fleuve. Quelques-uns de ses copains étaient là. Il retrouva le plaisir de humer l'odeur fade qui montait de l'eau immobile, l'excitation du pêcheur. Les enfants sortaient surtout des poissons-chats, horrible poisson noir, mâchoire entourée de moustaches, tellement vorace que l'hameçon se logeait souvent au fond de sa gorge. Pas nécessaire d'avoir des ruses, il mordait par tous les temps, avec n'importe quel appât. Les cannes à pêche étaient rudimentaires, sans moulinet, un simple " scion " emboîté au bout du manche, du fil, un hameçon, quelquefois un bouchon. Les enfants ne s'approchaient pas du pont. Quand on était presque dessous, les bruits s'amplifiaient par réflexion sur les voûtes de façon terrifiante. Au début de l'après-midi du jour de la modiste, sa mère ne se préparait toujours pas. Elle finit par dire d'une voix étrange, gorge serrée - On n'ira pas chez madame Dupuy aujourd'hui. Nicolas ne posa pas de question, on n'en posait pas souvent aux parents à cette époque. Le samedi qui suivit, il se retrouva avec son père au café dans un brouhaha. Chose rare, quelques femmes assises à des tables parlaient en buvant du gignolet-kirsch - Comment ça s'est passé ? - On a d'abord trouvé le noyé, qu'était accroché sur une pile du grand pont, c'était pas beau à voir ! - Qui ça ? - C'est des pêcheurs d'alose qu'ont trouvé le corps, et puis le bateau. Nicolas cherchait qui s'était noyé. - Le bateau, il avait coulé. - C'est rare qu'une plate coule comme ça … - Ouais, et vous savez pas tout, les gars qui l'ont sortie de l'eau avec les gendarmes, ils ont vu des trous dans le fond, des trous bien ronds, faits à la chignole on aurait dit … Tous se turent, puis vidèrent d'un coup les verres. L'un des buveurs rompit le silence - C'était un bon gars, Dupuy, mais il était pas causant. Allez donc savoir ce que la vie nous réserve…
Nicolas sut alors qu'il n'irait plus chez madame Dupuy, et qu'il lui faudrait désormais apprendre comment les adultes traçaient ces chemins sans retour.

Yves Labbé
 
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