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Sylvie DOUMET

Jusqu'en Chine
 
 
Le jour où j'ai cessé de l'aimer pour la quatrième ou cinquième fois des Chinois nous ont pris en photo, devant le Pont Suspendu, jolie photo, les Chinois s'inclinaient, s'inclinaient, heureux, l'air passait à toute allure au dessus de nos têtes. Maintenant je ne m'affole plus, quelque chose se détache en tournoyant, ne pas en faire un drame, patienter. Avant tout que Vincent ne remarque rien. Je l'aime trop pour ça. Un chien a aboyé sur la gauche, un labrador noir, " Rose nous sommes désolés d'avoir à vous annoncer que le chien de votre papa a été renversé par une voiture. Il est mort ". Tout ce qu'il me reste de mon père maintenant c'est sa sœur. Tout le visage de mon père installé sur le sien, qui me regarde et à qui je ne peux rien dire. C ne m'écrit presque plus. Pendant que Vincent est allé jusqu'à la voiture je me suis assise en plein soleil. Fin octobre, encore des roses et des papillons. Rien n'est comparable à la chaleur du soleil. Je ne sais pas pourquoi C n'écrit plus, on échangeait des messages journaliers et voilà que mon écran reste vide, je me souviens avoir pensé au début de nos retrouvailles sur le Net que c'était miraculeux quelqu'un qui avait quelque chose à m'écrire tous les jours, qui se souciait de me lire tous les jours, maintenant je me dis que soit il est en prison soit il est à l'hôpital. " Bon Rose pendant quelques semaines, quelques mois peut-être, je ne pourrai pas t'écrire autant ", depuis quasiment plus rien. Peut-être qu'il est mort et que sa mère a la consigne de me répondre deux trois mots, pour ne pas que je m'inquiète, jusqu'à ce que je me lasse. Beaucoup de branches sont tombées pendant la dernière tempête et n'ont pas encore été tronçonnées et enlevées, quelques arbres aussi, d'ici je vois plusieurs chênes et un des platanes de l'allée couchés tous dans le même sens, le sens du vent. Nous avons les cheveux roux ma sœur et moi, très foncés. Un après-midi où on jouait à la coiffeuse, elle m'a fait une couleur, noire, on trouvait ça du dernier chic les cheveux noirs, surtout s'ils étaient raides et dégoulinaient dans le dos. Quand mon père allait bien nous passions beaucoup de temps à dessiner et beaucoup de temps à aller à la pêche avec lui, pas à pêcher, à aller à la pêche. Poser des collets pour les anguilles, c'était peut-être ce que l'on préférait. Attendre que la nuit soit toute étalée, marcher jusqu'à la rivière en coupant à travers champs, interdiction de prononcer une parole, même si on se tordait la cheville dans un trou, même si une branche nous rentrait dans l'œil, moi collée aux fesses de mon père, ma sœur collée à mes fesses, avancer longtemps le long de la berge où il n'y avait même pas de sentier. A un moment mon père levait le bras, on s'arrêtait, ma sœur devait l'éclairer le plus discrètement possible pendant qu'il sortait un collet, l'installait, parfois je descendais avec lui dans l'eau noire épaisse qui faisait un bruit d'enfer pour bien dissimuler le fil de nylon attaché à un tronc. On repartait et on recommençait plus loin. Je me demande où était ma mère tout ce temps où nous sommes allés à la pêche ou braconner des anguilles. Par les messages de C j'entendais la neige tomber chez lui, elle tombe pendant qu'il joue aux échecs sur Internet avec un Australien ou un Croate, il a un clavier spécial pour ses doigts tordus, il écoute la troisième Gymnopédie de Satie en fumant, la cendre glisse, et la braise, il brûle son fauteuil, jure, il garde ses lunettes noires dans sa petite chambre et la plupart du temps il voudrait tout détruire à coups de masse mais j'entends sa main lasse, je l'entendais tomber blanche elle aussi. Vincent remonte le talus avec deux bières, j'aurais trouvé juste qu'il ait des enfants. Il répond quelque chose au jardinier du domaine qui lance sa tondeuse. Tout le monde aime Vincent. Lui dit qu'il n'aime que moi. Le bruit ne nous dérange pas, il éloigne les visiteurs, nous les regardons refluer et former deux courants qui nous contournent. Ce jour là nous n'avons rien fait d'autre que rester assis sur le talus, jusqu'à ce que le jardinier s'en aille en agitant la main vers nous. Ensuite j'ai eu un tel désir d'une cigarette que je suis restée à genoux dans l'herbe, les ongles dans la terre. Il n'est jamais venu à l'esprit de mon père que nous étions des filles. Dans le village ses copains chassaient avec leurs fils, il nous emmenait ma sœur et moi chasser avec lui. Nous devions monter dans des 4x4 pleins de chiens où dés 5 heures du matin quatre ou cinq hommes fumaient, nous savions comment porter des musettes collantes de sang, comment supporter des heures de plaisanteries grossières, nous savions viser et tirer et nous taire devant des carnages de faisans dorés acculés contre des grillages. J'ignore où était ma mère quand nous vomissions dans les fossés. Ma sœur qui rêvait de passer le concours d'entrée d'une école de dessin, ma sœur amoureuse de C, ma sœur s'échappant par la fenêtre, se sauvant en stop, s'abîmant dans tous les bars de la ville, ma sœur insensible, la lèvre ouverte, ramenée, toujours ramenée, comme l'anguille la gueule arrachée que l'on tirait à l'aube hors de l'eau, le fil de nylon enroulée mille fois autour d'elle. Je n'étais pas hardie, je restais couchée aux pieds de mon père, je déviais un mot, un geste. J'avais des cheveux roux si foncés qu'ils l'éblouissaient parfois. Aujourd'hui il n'y a plus que C et moi pour nous souvenir du soir où ils se sont enfuis, ma sœur hissant le fauteuil roulant de C dans le coffre du break et conduisant sans permis pendant toute la nuit jusqu'au semi remorque qui les attendait près de Fermions et qui les a coupés en deux, enfin elle surtout. Ce soir où j'ai démonté et nettoyé les fusils avec mon père, huilé les canons, trié les cartouches, il m'a raconté les sangliers énormes qui vivaient autrefois dans la montagne aux châtaignes, son propre père avait tué celui servi au repas de son mariage, ma mère lui avait trouvé un goût de noisette. Ensuite la vie a été très différente, pendant longtemps. Sans bouger ni parler Vincent et moi avons tourné la tête ensemble vers la lisière des arbres dont les branches tombantes touchent le sol sans couleur, entre les ruines de colonnes romaines écroulées un grand daim silencieux marche très lentement, il traverse tout le théâtre antique comme si le chœur chantait d'une voix de glace dans la pénombre, lui aussi tourne la tête vers nous avant d'écarter les feuilles pour disparaître. Puis il a fait froid et nous avons dû rentrer. Un jour j'irai jusqu'en Chine et je te ramènerai cette photo Vincent cette photo où nous sommes tous les deux devant le Pont Suspendu, heureux, un jour j'irai jusqu'en Chine et je te ramènerai cette photo Vincent cette photo où nous sommes tous les deux, heureux, jusqu'en Chine.

Sylvie Doumet


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